30 juillet 09
Catégorie : Nouvelles
La Vitrine
Je m’arrêtais un jour, devant une vitrine, près d’une jeune femme, elle même fort intéressée et qui tenait d’une main négligente un landau, où babillait un adorable poupon rose et potelé à souhait, un chérubin aux yeux bleus qui pouvait avoir un an.
Il était plus de midi et la rue connaissait un certain calme. Des passants indifférents se hâtaient d’aller satisfaire leur appétit. Un grand soleil d’été éclaboussait les trottoirs.
J’entendis de loin un pas lent, un chant triste de semelles usées qu’on traîne sans but et sans joie. L’homme qui marchait ainsi portait tout un fardeau de tristesse et d’amertume plus gros sans doute que le petit baluchon de toile grise qui pendait à son bras. Ces vêtements usés, effrangés, ce chapeau tourmenté et verdi posé de biais sur une chevelure broussailleuse étaient peut-être tout ce qui restait d’un passé plus brillant. Quelle vie avait eu ce misérable, quel chemin suivaient aujourd’hui ses vieilles chaussures trouées ?
J’en étais là de mes réflexions quand il s’approcha, l’œil morne plein d’une profonde indifférence. Je remarquais qu’il portait une grande barbe grise plus emmêlée que ses longs cheveux.
A cet instant se produisit un miracle.
L’homme vit le bambin dans sa voiture et s’arrêta. Le bébé, étonné, amusé par cette curieuse présence, poussa un petit cri joyeux et tendit sa main potelée vers le visage poilu. Alors l’homme sourit et l’enfant sourit aussi. Il passa sur le vieux visage une brève expression de joie et le regard morne s’éclaira, s’alluma, brilla tout à coup d’une lumière étrange.
Des années de tristesse, de souffrances, s’effaçaient ; le monde hostile reculait, il n’y avait plus rien que ce visage transfiguré par l’émotion et le bambin candide qui tendait sa main rose… Doucement, un peu gauchement, comme on frôle en cachette une étoffe précieuse, le vieux passa son gros doigt calleux sur le velours de cette main offerte et murmura :
- Tu es beau toi, Oh ! Tu es bien beau.
La mère n’avait rien vu de cette brève scène. La voix un peu éraillée lui fit tourner la tête. Elle retint à peine un mouvement de surprise puis un sursaut d’indignation. Elle toisa de son mépris et de tout son dégoût l’humble bonhomme qui retira sa main, puis elle s’éloigna promptement sur ses petits talons qui claquèrent sèchement comme des insultes.
Je vis s’éteindre la petite flamme de joie dans le regard de l’homme. Il secoua la tête avec lassitude et le lourd fardeau, un instant soulevé, s’appuya plus lourdement encore sur les épaules voûtées. Le pas traînant reprit son chant lugubre sur deux notes.
A quelques mètres de là, la jeune femme s’arrêta. Elle essuya avec un mouchoir blanc la main de son bébé, celle qui avait touché l’homme…
- Le vilain bonhomme ! disait-elle, qui avait fait peur à mon petit ange. Oh ! Le vilain, le sale. Il a eu peur mon petit bébé. Oh ! Le vilain bonhomme.
Et le bébé se mit à pleurer.
La maman, satisfaite, reprit sa promenade, en imprimant au landau un balancement consolateur.
Mais qu’y avait-il donc dans cette vitrine ?
Michelle Pascale
(Les Contes de la Cheminée)
Par Michelle
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