1 juin 10
Catégorie : Nouvelles
Je ressentais une certaine angoisse durant ces deux jours, vivant sur la frontière de l’irréel et cherchant à imaginer quel vortex ce passé douloureux et ce vœux puissant allaient déclencher.
Lorsque j’arrivais chez Annie, Abel était déjà rentré. Je l’embrassais et parlais comme si je le voyais pour la première fois depuis des années. J’ai horreur du mensonge et ne me sentais pas à l’aise dans ce rôle. Mais nous étions emportés par des faits étranges, dans une relation fatalement anormale.
Après le dîner, qu’Annie avait préparé avec soin, nous convînmes de nous tenir à l’écart, dans le salon, pour ne pas gêner sa concentration.
La porte de la chambre restait ouverte sur le séjour et de ma place j’apercevais la fine silhouette d’Annie, se détachant sur la lumière douce d’une petite lampe. Abel, calé dans un fauteuil, avait allumé sa pipe et attendait, silencieux, tendu et circonspect.
Nous étions convenus d’observer le plus grand silence. Quelques craquements de charpente répondaient au vent qui s’était levé. Un robinet gouttait légèrement quelque part, dans la cuisine sans doute. J’épiais le silence, comme on guette dans l’obscurité, la moindre lueur. Un temps très long faillit nous endormir.
Il me sembla soudain, que la respiration d’Annie devenait perceptible, puis haletante. Elle émit une légère plainte, un murmure d’étonnement. Je me levais doucement et m’approchais de la porte, tandis qu’Abel me rejoignait, marchant sur ses chaussettes pour ne faire aucun bruit.
Nous ne voyions rien, mais Annie se leva brusquement et la petite chaise de satin qu’elle avait coutume d’utiliser se renversa.
Elle poussa un cri terrible, presque inhumain et je vis arriver du fond du miroir, une forme incertaine et mouvante. Cela grossissait, enflait, grondait et poussait devant elle la puissance d’une menace immense et c’est une vague énorme, frangée d’écume, un rouleau furieux couleur de tempête qui traversa la pièce emportant tout sur son passage. Le fracas de la vague s’écrasant sur le mur emplit la pièce d’une résonance caverneuse, tout à coup cette maison devenait comme une grotte, multipliant les échos de cette mer en furie.
Annie soulevée, roulée dans la vague retomba sur le lit, des objets affolés traversèrent l’espace, tandis que, tétanisée par la stupeur, je sentais les embruns se coller sur mon visage.
Abel, que j’oubliais totalement dans ce chaos, s’élança vers le lit en hurlant :
- Odalie, Odalie… Je suis là, c’est moi Albertino, ne meurt pas mon amour… Nous sommes enfin réunis… Odalie ! Sa voix se perdait dans les sanglots, il la serra fougueusement dans ses bras en poussant un gémissement de bête blessée et perdit connaissance.
Il y eut encore des bruits de verre brisé, des voix confuses pareilles à des appels lointains balayés par les hurlements du vent, un léger clapotis et tout redevint silence.
Pétrifiée, je regardais les deux corps inertes, enlacés sur le lit, éclairés du rayon d’une lune pleine et insolente. L’astre de la nuit émergeait des arbres pour magnifier cette fantasmagorie. Je regardais les objets renversés, la petite lampe tombée à terre, puis le miroir. La douzième glace s’était détachée et son emplacement béait comme un abîme. Sous le choc, le miroir central s’était fendu de haut en bas.
Agrippée au chambranle de la porte, incapable du moindre raisonnement, j’oscillais un long moment entre le cauchemar et la réalité.
Abel revint de son évanouissement, s’assit sur le lit, hébété, il regardait Annie.
- Aide-moi lui dis-je, retrouvant mes esprits, il faut la ranimer.
Avec quelques petites claques, frictions et appels, Annie ouvrit les yeux, comme un enfant qui se réveille en pleine nuit.
- Que s’est-il passé, murmura-t-elle ?
- Tu as eu un malaise, te sens-tu mieux ?
- Oui, fit-elle en se relevant, ça va aller. Abel, mon amour, ne t’inquiète pas… Tout va bien !
Abel ne répondait pas. Il semblait le plus choqué de nous trois. Je l’entendis murmurer “Ce n’est pas possible, j’ai rêvé, mais j’ai certainement rêvé”
Annie l’enlaça tendrement, chuchota dans son cou :
- C’est fini… Tout ira bien à présent… Je t’aime ! Elle fit quelques pas et s’étonna que sa moquette fut humide. Ce qui m’étonnait personnellement, c’était qu’une telle masse d’eau n’ait pas transformé la maison en étang. Le résultat était sans rapport avec le phénomène que j’avais constaté. Annie ramassa la douzième glace et la posa sur la commode, puis elle vit le miroir fendu et dit simplement :
- Il faudra le faire réparer et le vendre. Sa place est dans un musée. Puis elle remit la chaise sur ses pattes, ramassa les objets tombés sur le sol et ne sembla plus se souvenir de ce qui s’était passé.
Pour ma part, je n’osais pas poser de question, pourtant j’aurai voulu savoir si Abel était convaincu, si Odalie était délivrée…
Mais Odalie était délivrée, son voeu exaucé, Annie et Abel, unis jusqu’à la fin des temps, venaient de se retrouver, hors du temps.
Ma cousine entraîna son mari dans le séjour, après l’avoir longuement embrassé. Elle sortit trois verres, une bouteille de Bénédictine, des biscuits et s’assit près de lui sur le bras du fauteuil, enfonçant ses doigts dans sa chevelure, comme souvent je l’avais vu faire autrefois.
Lui, caressait sa jambe et abandonnait sa tête contre sa hanche. Ils se taisaient et ne dirent rien de cette étrange expérience et je me demande parfois, si je n’ai pas rêvé toute cette histoire.
Le lendemain, la cousine Lucia téléphona pour annoncer qu’une violente tempête avait fait des dégâts terribles sur le littoral et particulièrement à Chioggia, où plusieurs maisons avaient été balayées par une lame de fond.
Annie accueillit la nouvelle avec un petit sourire puis elle annonça a sa cousine qu’Odalie était délivrée.
- Comment le sais-tu ? dit probablement la cousine que nous n’entendions pas.
- Parce que le miroir s’est cassé tout seul. C’est un signe il me semble !
Abel et Annie coulent des jours heureux sans doute, car je n’ai plus de leurs nouvelles depuis longtemps. Annie m’a envoyé une carte du Brésil, mais elle a oublié de mettre son adresse…
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Cette histoire vous a passionnés ? Je vous en prépare une autre…
A bientôt!
Par Michelle
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