15 juin 10
Catégorie : Nouvelles
1er Prix au Concours Littéraire -1991-
Pelotonné contre le tronc d’un gros arbre, Moabi a peur.
A-t-il fait tout ce chemin pour voir ça ? Vraiment il ne comprend plus.
Dans son pays d’Afrique, l’institutrice parlait de “la belle forêt de France”. Elle lui avait appris, le chêne avec ses feuilles découpées, ses glands et leurs petits chapeaux et les écureuils qui habitent dans le tronc, le bouleau et son bois habillé de satin blanc, qui se pare de pampilles jaunes, le saule et ses chatons doux de velours argenté, le frêne qui lance ses graines dans des ailettes tourbillonnantes, elle lui parlait des pies, des mésanges, du merle et du hibou qui s’éveille la nuit. Et Moabi rêvait…
Un jour, Maman a dit : “Nous allons yeutouver Papa en F’ance !” Ah comme il fut heureux alors, il allait enfin la voir cette belle forêt de France !
Mais en France, la maison de Papa était très loin de la forêt. Il la voyait là-bas, à l’horizon, ligne sombre entre les immeubles et il la regardait chaque matin en ouvrant les volets de sa chambre. Elle le fascinait, elle l’appelait, elle l’attendait.
Moabi demandait à Maman : “On va aller la voir la belle forêt, dit Maman ?”
Mais Maman avait une petite soeur sur son dos, dans son boubou et un petit frère qui poussait dans son ventre, elle ne pouvait pas aller jusque là.
Son grand frère, Moboutou, était parti dans un autre village qu’il appelait “Lafac”. A Lafac, disait-il, il n’y a pas de forêt Moabi, c’est une grande école…
Son deuxième grand frère, qui avait un drôle de nom, on l’appelle André, lui, travaillait avec Papa à construire des maisons. Il avait ri ! “La forêt ? On l’enlève pour construire des maisons, alors tu ne la verras pas là où je travaille.”
Alors, Moabi a décidé de partir tout seul, pour voir cette belle forêt de France. Il prendra son goûter et sa Doudou, parce que sa Doudou le protégera s’il est en danger.
Quand Maman avait dit : “Nous allons yeutouver Papa en F’ance” Il avait couru chez le Grand Zoumakou, le grand sorcier du village qui est aussi son grand-père, et celui-ci lui avait donné une Doudou. C’est un morceau de bois dans lequel le sorcier travaille une tête avec des yeux, une bouche et des oreilles. Ensuite, il l’habille avec de beaux chiffons de couleur, puis il lui donne la vie et un ordre.
- Tiens Moabi, avait dit le Grand Zoumakou, elle a mission de te protéger. Garde-la toujours avec toi. Si un jour tu es en danger, appelle-moi, en soufflant mon nom tout doucement dans son oreille. Je viendrais à ton secours.
Aujourd’hui donc, il a pris sa décision.
Chaudement habillé pour aller jouer dans la cour de la maison, serrant très fort sa Doudou contre lui et son goûter que Maman lui a donné, il a traversé le jardin, puis la rue et d’autres rues jusqu’au grand rond-point. Là, il a longé les grosses maisons qu’on appelle des “zuzines”, et il est arrivé sur un grand talus. Il a regardé un moment ces deux routes immenses où roulent des voitures, des voitures… et si vite qu’il est impossible de traverser à cet endroit.
Peu importe, Moabi est un enfant intelligent. Il sait que sur les grandes routes et sur les rivières, partout où on ne peut pas passer, on construit des ponts. Il marchera donc sur la crête du talus et il trouvera un pont. Il l’a trouvé en effet, mais il a eu beaucoup de difficultés pour monter dessus. Heureusement que dans son pays d’Afrique, les petits garçons savent grimper comme les singes. Il a bien un peu écrasé son goûter et déchiré son anorak… Tant pis, il sera grondé par Maman, mais il lui racontera qu’il a vu la belle forêt de France et Maman ne sera plus fâchée.
Sur le pont, passait une autre route et il l’a suivie, avec cet instinct très sur des enfants de la nature. Il traversa un village et longea des champs. Mais là-bas, la forêt qu’il voyait, au fond du ciel, avait l’air de reculer à chaque pas qu’il faisait.
Rassemblant tout son courage, il a marché plus vite et même il a couru, pour que la forêt n’ait plus le temps de reculer et il a été récompensé. En haut d’une côte, au bout d’une ruelle boueuse, elle fut là devant lui, immense, noire… Décevante ! - Ce n’est pas possible, a-t-il murmuré, tout ce chemin pour trouver ça… Une forêt morte !
Il entra dans le bois, pensant que peut-être seuls les premiers arbres avaient souffert, mais il eut beau marcher, encore et encore, partout il vit la même désolation, des troncs secs, des branches sans feuilles, dressées comme des fantômes sur le ciel gris, et par terre, toutes les feuilles brunes, sèches, mortes !
Moabi est pelotonné contre le tronc d’un gros chêne, il sait que c’est un chêne car il a trouvé à son pied, des petits glands secs et bruns, et il a peur. Dans cette forêt morte, il va mourir lui aussi. Il a mangé son goûter et il ne trouvera rien à cueillir sur ces arbres sans vie. Il ne sait plus comment ressortir. La forêt s’est refermée sur lui, pour le garder à jamais.
Il serre sa Doudou sur son coeur et, retenant ses larmes, il appuie sa bouche contre l’oreille de la poupée et appelle doucement : - Grand Zoumakou… Grand Zoumakou… C’est Moabi. Je suis perdu dans une forêt morte et je vais mourir… Viens à mon secours Grand Zoumakou !
A côté du grand chêne, tout près de lui, il y a un autre arbre penché et entre les deux troncs, une petite niche s’est formée, tapissée de mousse sèche et de feuilles mortes. Moabi s’est glissé dans cet abri minuscule et il attend. Il sent le froid gagner ses jambes et son ventre, ses yeux se ferment. Il est en train de mourir.
Mais Moabi ne meurt pas. Il s’endort épuisé par sa longue marche, engourdi par le froid. Sa petite tête noire, serrée dans la capuche rouge de son anorak, s’appuie sur l’écorce rugueuse de l’arbre. Un moment encore, il lutte contre cette torpeur qui l’envahit et entre ses paupières mi-closes, il regarde la forêt morte, refermée sur lui pour toujours.
Soudain, entre les branches basses qui craquent sur son passage, arrive une belle dame au visage blanc encadré de cheveux d’or et enveloppée d’un grand manteau. Elle s’approche de lui et lui parle tout bas : - Moabi ? C’est le grand Zoumakou qui m’envoie. Que t’arrive-t-il ?
L’enfant tout heureux s’est redressé et sourit à la belle dame. Il lui raconte son long trajet, sa déception et comment il se retrouve perdu dans une forêt morte. La jolie dame rit… - Mais elle n’est pas morte la forêt. En France les arbres s’endorment pour l’hiver et se réveillent au printemps. Viens mon petit, nous allons jouer aux quatre saisons. Regarde ! Je trace un grand cercle magique…
Elle s’est emparée d’un bâton qui gisait à ses pieds et elle trace un grand cercle tout autour de l’arbre, puis elle le coupe en quatre parties égales, le chêne qui abritait Moabi, se trouvant au centre. - Voilà ! Maintenant saute ici, dans le premier quart.
Moabi saute d’un bond à l’endroit indiqué et regarde autour de lui. Il voit le chêne et le second arbre qui a gardé ses feuilles mortes sur ses branches, et à droite, un arbrisseau tout frêle et des plantes qu’il ne connaît pas. - Voilà, dit la belle dame, tu es en hiver, la forêt est endormie, les feuilles jonchent le sol, les arbres nus gémissent et se balancent sur le ciel gris. Tu as éprouvé au fond de ton coeur une tristesse qui s’exhale de cette apparente mort.
L’enfant hoche la tête, silencieux. “Maintenant, saute dans le deuxième quart de mon cercle.”
Moabi fait un bond et regarde autour de lui. Mais il ne voit rien de plus. - Regarde bien, dit la dame, nous sommes au printemps et il va se passer quelque chose.
L’enfant s’étonne, que peut-il voir ? Mais tout à coup, ici et là, sur les branches mortes, surgissent de minuscules pointes jaunes. Elles grossissent, elles enflent et font éclater les capuchons. Sur le deuxième arbre (un hêtre lui dit la dame) elles poussent les feuilles mortes qui tombent maintenant sur ses épaules et sa tête. Les bourgeons grandissent, s’entrouvrent et laissent se déployer d’admirables petites feuilles, un peu froissées d’avoir été si serrées dans leurs gaines, mais ciselées comme un fin travail d’ivoire.
L’arbrisseau, lui, fait des bourgeons blancs et ceux là s’ouvrent en fleurettes délicates où les insectes affamés se plongent avec délice.
Et c’est toute la forêt qui éclate, le ciel devient transparent, le soleil déjà monte haut dans l’azur et ses rayons caressent les joues glacées de Moabi. Il écoute le merle qui improvise ses mélodies, la pie qui ricane et l’insecte qui bourdonne. - C’est beau… dit l’enfant émerveillé.
La dame blanche coupe une branche sur l’arbrisseau en fleurs et la tend à Moabi. - Garde-la en souvenir du printemps, dit-elle, et saute dans le troisième quartier de mon cercle.
Moabi saute joyeusement et regarde ébloui la forêt se transformer sous ses yeux. A présent toutes les feuilles sont déployées, étendues, allongées. Le vert devient si intense que la lumière se colore. Le feuillage ruisselle sur toutes les branches, si épais qu’on ne voit plus la cime du grand chêne ni celle du hêtre, elles se confondent en un dégradé de vert plus tendre pour l’un, plus foncé pour l’autre et s’entendent à effacer le ciel. L’arbrisseau n’a plus de fleurs, mais entre chaque bouquet de feuilles, une petite boule s’est formée qui grossit et s’allonge. C’est un poirier sauvage qui prépare les fruits de l’été. Les oiseaux gazouillent à pleine gorge, le coucou taquin, lance son appel, les insectes ivres de chaleur vibrent sur une note grave tandis que là-bas derrière les frondaisons que le vent balance, la voix d’un orage annonce sa colère.
- Tu es en été Moabi, dit la dame, et tu la vois à présent ta belle forêt de France !
- C’est bien ce que disait mon institutrice, murmure le petit qui ne se lasse pas d’admirer le spectacle qui lui est offert.
La dame casse alors une branche sur le grand chêne et la tend à l’enfant.
- Garde-la aussi en souvenir de l’été, et maintenant saute dans le dernier quart.
Moabi ne se fait pas prier. Il rit en sautant sur les belles mousses vertes, si douces que ses pieds disparaissent dans le tapis moelleux. - Vois à présent, ce que l’automne va faire de tout ce feuillage…
Alors commence le grand enchantement. Toutes ces branches qui s’accordaient à comparer leurs plus beaux atours et rivalisaient d’élégance, maintenant s’habillent de jaune, de rouge, de brun, dans une symphonie de couleurs qui éclate sous les yeux de l’enfant ébloui. Les rayons du soleil lancent des flèches d’or et les grands arbres s’embrasent, acteurs immobiles d’un spectacle grandiose.
A leurs pieds, des champignons poussent timides et cocasses, sous leurs chapeaux bosselés comme des chapeaux de clowns.
Le merle à nouveau chante dans le soir doré qui déjà se voile de brume. L’enfant frissonne sous la brise un peu fraîche.
- Vois ce bel automne… dit la dame, en prenant la main de Moabi. Toute cette splendeur, c’est l’adieu de la forêt qui va s’endormir pour le long hiver. L’arbre se protégera du froid en durcissant son écorce, il se refermera comme tu le fais dans ta maison, les oiseaux vont chercher un abri et la neige posera une épaisse couverture sur la nature frileuse. Alors, tout deviendra silence et immobilité. La forêt endormie rêvera du chevalier Printemps, qui l’éveillera par le premier baiser de soleil et le cycle des quatre saisons recommencera.
Tout en parlant, la dame dépose dans la main de l’enfant, de jolis glands brillants et dodus, coiffés de leurs chapeaux ronds et une branche toute dépouillée de ses feuilles, où Moabi sait apercevoir, imperceptibles mais déjà présents, les minuscules germes de vie que le printemps réveillera.
Elle le prie ensuite, de retourner à sa place, entre les deux arbres, là où elle l’a trouvé tout à l’heure. - Ne bouge pas, ajoute-t-elle, je vais revenir…
Assis entre les deux troncs, il regarde l’automne qui s’achève, les feuilles jaunes et rouges tomber doucement et se poser sur la mousse, ou sur l’herbe qui se fane. A l’épanouissement général qui soulevait toute la forêt dans une immense et joyeuse inspiration succède une indéfinissable paix qui s’exhale tel un soupir.
Moabi est heureux !
Il entrouvre les yeux et son regard étonné retrouve le même spectacle désolant. Le grand chêne s’arc-boute sous le vent glacé et les feuilles du hêtre sont recroquevillées, comme des mains de petites vieilles.
Des flocons blancs tombent du ciel et la forêt grelotte dans un silence ouaté. Il se répète qu’elle dort, mais les arbres nus gémissent en se balançant sur le ciel gris. Il est toujours là, blotti entre les deux troncs où il a dormi. Personne n’est venu à son secours. La peur le saisit à nouveau. Il est seul et il a rêvé… C’est tout !
Pourtant, il avait entendu la dame lui dire : Ne bouge pas, je vais revenir…
Mais dans les rêves on entend de si belles choses !
La réalité est là, la forêt étouffée de brouillard et de neige est encore plus menaçante, le grand cercle magique et la belle dame ont disparu avec le rêve…
Le froid et le sommeil ont tant engourdi ses membres qu’il ne peut même plus allonger sa main pour reprendre sa Doudou. Mais à quoi bon, puisque le grand Zoumakou ne l’a pas entendu. Les génies de la forêt de France ne parlent pas avec ceux de la forêt d’Afrique sans doute !
Dans cette errance de la pensée qui tente de survivre lorsque le corps ne réagit plus, Moabi trouve même une certaine logique à cette constatation. - C’est évident, puisqu’ils ne parlent pas la même langue…
Mais des craquements de branches et des voix confuses déchirent le silence. Moabi ouvre tout grand ses yeux. Dans le brouillard, des formes s’agitent. Une voix de femme dit : - C’est par ici je crois… Il a un anorak rouge… Oui là à gauche, je reconnais ce bouquet d’arbres…
Une voix grave d’homme, dit quelque chose que l’enfant ne comprend pas. - Non, répond la voix claire, je lui ai dit de ne pas bouger, que j’allais revenir…
Et ils sont là, devant lui, une femme vêtue d’un manteau à capuche et deux gendarmes. - Ça va aller, dit-elle, les Messieurs vont te ramener chez ta Maman… Mais je me demande ce que tu fais tout seul dans cette forêt, d’un temps pareil !
On le soulève, on l’enveloppe dans une couverture, et Moabi qui cherche sa Doudou trouve dans ses mains engourdies et crispées, à gauche les jolis petits glands verts et dodus et dans sa main droite, trois belles branches, dont une est couverte de fleurs blanches et l’autre d’épaisses feuilles de chêne ; la troisième est une branche morte, mais Moabi sait…
Il sourit. Le Grand Zoumakou l’avait bien entendu !
Avant de refermer la couverture, le gendarme dépose à côté de l’enfant, la Doudou qui avait roulé dans la neige.
Par Michelle
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