11 mai 10
Catégorie : Nouvelles
Un long silence se referma sur la voix de Lucia et tout à coup, Annie se leva et me regardant dit d’une voix étrange : “Abel, achète ce miroir… Ton prix sera le nôtre Lucia, sa valeur m’interdît de m’en emparer, mais je suis prête à l’acheter. Je voudrais ce miroir.” Et elle ajouta plus bas “Je le veux, absolument…”
Ce faisant, elle s’approcha et le caressa du bout des doigts. Je voyais son visage bouleversé se refléter dans la glace, quelque chose venait de le changer, elle n’était plus la même.
- Lucia, dis-je simplement, faites votre prix, je ne veux rien refuser à ma femme.
Alors je vis deux larmes couler sur les joues de la cousine, en même temps qu’un sourire étrange éclairait son visage. Elle se tourna vers Annie et dit “Je te le donne, il est à toi.” “Non, fit Annie, je ne peux pas accepter…” Lucia reprit d’une voix un peu tremblante :
- “Je suis bouleversée Annie… La légende dit encore, que le jour où une femme désirera de tout son coeur posséder ce miroir, Odalie sera délivrée. Je l’ai montré à de nombreuses personnes, cousines, parentes, amies, aucune n’a eu ce transport, cette fougue, cet élan possessif. Je crois à l’accomplissement de certaines choses dans un temps qui dépasse notre cadre de vie. Ce n’est pas par hasard qu’une cousine inconnue est arrivée dans cette maison… Pour cela, j’ai voulu faire le test du miroir. Prends-le, c’est Odalie qui te le demande !”
Après une légère pause, Abel continua :
- Je ressentis à ce moment, une étrange angoisse et pour différer peut-être, ce que confusément je pressentais, je proposais que le miroir reste à sa place, provisoirement et que nous prendrions nos dispositions pour l’emporter, en quittant l’Italie. Annie protesta.
- C’est par sécurité, mon amour, fis-je en l’embrassant, imagine le poids et les attaches qu’il faut planter dans le mur pour le soutenir. A quoi bon abîmer cette villa que nous allons quitter dans moins d’un an.
- Lucia approuva et remit à Annie la clef du sous-sol.
- “Je te fais entière confiance, prends cette clé et viens le voir quand tu le désires, je crois que ton mari a raison. Annie accepta et nous remontâmes dans le jardin où la brûlante soirée nous accueillit. Mais mon coeur restait étrangement glacé.
Abel me regarda en prenant un biscuit.
- Commences-tu à comprendre ?
- Je pressens certaines choses, mais c’est encore vague.
- Moi aussi, à l’époque, je pressentais sans pouvoir le préciser, un danger tapi dans ce sous-sol. Pendant quelques semaines, la vie sembla reprendre un cours normal. Annie ne courait plus après sa famille, elle l’avait reconstituée presque totalement. Elle sortait peu et je m’aperçus un jour qu’elle ne riait plus. Tu connais son rire clair, cette façon de monter la gamme en soprano jusqu’à l’aigu, pour un éclat de rire. J’adorais son rire… Je ne l’entendais plus et comme je m’en étonnais elle me répondit simplement “Mais pour avoir envie de rire, il faut être heureux.”
- Je bondis, comme bien tu penses
- Mais nous sommes heureux, enfin nous l’étions il y a quelques semaines à peine, tu emplissais cette maison de joie !
- Elle ne trouva rien à répondre mais son visage se rembrunit et je remarquais chaque soir une expression plus douloureuse, plus marquée sur ses traits. J’essayais en vain de savoir à quoi elle passait ses journées. Les réponses évasives débouchaient sur des répliques plus vives et nous connûmes nos premières disputes, nos premières bouderies. Que j’ai souffert de voir s’émietter ce qui fut notre merveilleuse entente. Certains soirs, elle montait se coucher sans un mot, oubliant de m’embrasser. Elle suggéra même de faire chambre à part prétextant qu’elle avait de l’insomnie et que je ne me reposerais pas auprès d’elle. Je voulais comprendre le pourquoi de cette attitude. Alors j’ai pris une demie journée de congé à mon travail pour revenir à l’improviste.
Annie n’était pas dans la maison. Je passais devant la porte du sous-sol et vit la clef sur la serrure. J’entrais. Annie était prostrée devant le miroir, parfaitement immobile et elle parlait à une autre personne qu’elle voyait sans doute. En m’approchant, mon reflet se superposa à sa vision et elle se mit à hurler, à se débattre contre cette image qui était la mienne, mais qu’elle semblait ne pas reconnaître. Je l’appelais “Annie, Annie, c’est moi Abel, mais qu’as-tu mon amour ?…” Je la pris par les épaules pour l’obliger à se retourner, à me reconnaître et là, c’est moi qui ne l’ai plus reconnue. J’avais devant moi une vieille femme, ridée, aux cheveux gris, raides… Malgré moi, je fis un pas en arrière et elle tomba évanouie. Comme un fou je l’ai emportée dans mes bras, les larmes voilant ma vision, je l’ai posée sur le lit et là, j’ai retrouvé avec quel soulagement, son petit visage jeune et beau, ses longues boucles brunes, elle, enfin ! Mais où avais-je été voir cette vieille toute ridée, quel absurde rayon de lumière avait pu créer une telle aberration ?
- Elle reprit connaissance et s’étonna de ma présence, mais semblait ne se souvenir de rien. Tandis qu’elle se reposait, je descendis fermer le sous-sol dont je gardais la clef par prudence. T’avouerais-je qu’à dater de ce jour l’angoisse ne m’a plus quitté.
- Je te comprends, fis-je émue par la détresse que je lisais dans les rides de son front. Qu’a-t-elle fait ensuite ?
- Elle a cherché la clef, très inquiète, croyant l’avoir perdue. Doucement j’ai tenté de savoir si elle gardait quelque souvenir de cet étrange après-midi.
- Voyons, lui disais-je, essaye de te souvenir de la dernière fois où tu es entrée dans le sous-sol. Il y a longtemps ? Elle ne savait pas.
- Y vas-tu souvent depuis que tu as cette clef ?
- Oui, répondit-elle, tous les jours. J’aime à regarder ce miroir, il est fascinant. Il m’attire. Quand je suis assise à le contempler, il me semble que j’entre dans son reflet.
Je compris qu’elle devait, à son insu, faire une étrange expérience dont elle ne gardait aucun souvenir. Je décidais de garder la clef. Cette semaine là, Annie retrouva un peu d’entrain. Elle sortit, fit quelques emplettes et je réussis à l’entraîner à Venise pour y passer le week-end. Tout redevenait normal et je reprenais espoir.
- Combien de temps te restait-il à ce moment, avant de rentrer en France ?
- Environ neuf mois et je tremblais que la Société reconduise mon contrat. On souhaitait me garder et je craignais quelque proposition de la direction que je n’aurai pu décliner. Par prudence, je fis courir le bruit que mon épouse était souffrante.
Lucia apprit bien vite que Annie avait égaré la clef et s’empressa de lui en donner un double. Mon répit fut de courte durée, mais je saisis une occasion de me débarrasser provisoirement du miroir. Ma Société expédiait vers Paris, par convoi spécial, tout un matériel fragile et sophistiqué, emballé avec beaucoup de soins. J’obtins l’accord du service et des spécialistes vinrent emballer le miroir qui partit pour Paris avec le convoi. En attendant notre retour, le colis resterait à l’entrepôt, où je savais qu’il serait en sécurité. Je l’avais d’ailleurs confortablement assuré, car il s’agissait d’une véritable pièce de musée.
Annie tout d’abord s’insurgea, puis céda à la logique. Puisque de toute façon il fallait un jour l’expédier à Paris, autant le faire en toute sécurité et une telle occasion ne se représenterait pas. Lucia fut encore de mon avis et je vis partir le miroir avec le soulagement que tu imagines, sachant cependant que j’avais simplement déplacé le problème. Mais vois-tu, j’aspirais à vivre quelque temps en paix ! Le bonheur d’antan ne revint pas briller dans nos coeurs, mais Annie était plus calme, plus souriante, plus tendre aussi…
- Quand es-tu rentré en France ?
- Lorsque nous nous sommes rencontrés, cela faisait deux mois environ et le cauchemar avait déjà recommencé.
Il ferma les yeux et je restais immobile pour ne pas troubler cet instant de repos qu’il s’accordait, tant le récit qu’il me faisait semblait le bouleverser. Il ouvrit les yeux.
- Veux-tu un peu de thé ?
- Volontiers, même s’il est froid, je l’aime tout autant, ne te dérange pas.
- As-tu repris un appartement ? Je n’ai pas ton adresse et n’avais aucun moyen de te rejoindre.
- Je sais, je suis sur liste rouge et ne puis donner mon adresse tant qu’Annie… Il n’acheva pas. J’ai loué un pavillon à La Varenne, c’est tranquille et je ne suis pas loin de mon travail. Nous nous sommes réinstallés et j’ai dû reprendre le miroir. Malgré mon insistance, Annie a tenu à l’accrocher dans notre chambre, face au lit. Faute de pouvoir avancer des arguments convaincants, j’acceptais, mais ce miroir m’importunait.
- Dès les premières nuits, Annie fut sujette aux insomnies et moi même j’eus quelques difficultés à bien dormir. Ce miroir m’angoissait, je le sentais dans l’ombre comme une présence redoutable.
- Tu faisais peut-être une fixation…
- Admettons, mais je maintiens que ses dimensions sont disproportionnées avec l’espace de notre chambre. Il eut été plus en valeur au salon, une pièce en forme de L, très éclairée. Ces chambres modernes ne sont pas conçues pour des objets aussi écrasants. Enfin… Annie est reine chez elle !
Dès lors, tout recommença, ses humeurs, sa pâleur, ses insomnies, les interminables stations devant la glace où elle voit… Je ne sais quoi ! Des ombres, des visages… Un soir, où je cherchais près d’elle, comment dire ? la juste compensation amoureuse d’un homme en pleine force de l’âge, il eut un petit rire nerveux, Annie se refusa brutalement.
- Non cria-t-elle, tu ne vois donc pas qu’il nous regarde ?
- Qui ?
- Mais Aldo… Il ne veut pas de notre amour, il m’a punie…
J’étais atterré. La raison d’Annie vacillait-elle ou voyait-elle réellement quelqu’un ? Je tentais en vain de la rassurer, de la convaincre. Elle se vêtit promptement de sa chemise, me repoussa et fit quelques gestes étranges en direction du miroir. A dater de ce jour je ne puis plus l’approcher. J’ai dû faire chambre à part. Elle ne me parlait presque plus, mais elle pleurait souvent… C’est à cette époque que nous nous sommes rencontrés.
- Je comprends, fis-je doucement, que tu n’aies pu me conter cette histoire à la terrasse d’un café. Mais ne peux-tu la montrer à un médecin ?
- J’ai essayé, mais elle refuse. Un ami est venu à la maison, il est toubib, je l’avais prévenu, mais elle s’est montrée charmante, adorable comme autrefois. Il n’a rien constaté et a conclut à une crise passagère, sans gravité. Mais je l’ai surprise, plusieurs fois, comme dans le sous-sol de la villa, prostrée devant le miroir et parlant d’une voix rauque. Je ne comprends pas ce qu’elle dit.
Nous restâmes un moment silencieux.
- Débarrasse-toi du miroir, vends-le !
- Je n’ose pas. Je crains que le remède soit pire que le mal.
- Cela t’avait bien réussi à Padoue.
- Parce qu’elle savait le retrouver à Paris. Et pour le vendre, il faut le montrer… Elle s’y opposera.
- Mais que s’est-il passé, qui explique ta présence ici, en laissant Annie seule ?
- Annie n’est pas seule. Une amie est venue la voir et restera deux jours. De ce côté je suis rassuré, mais surtout… surtout, ce qui m’amène c’est un remords, une action qui me hante et dont j’avais besoin de parler. Tu es la seule à qui je peux confier mon désarroi.
- Merci de ta confiance Abel, je suis prête à t’aider.
- Si tu savais, Mimi… si tu savais ! Je me suis conduit comme… Je ne trouve pas de nom assez dur pour me qualifier.
- Tu exagères certainement, je te connais si bien. Un moment d’humeur, tu l’as frappée ?
- Pire, c’est pire encore. Des semaines, des mois sans pouvoir l’approcher, ni la prendre dans mes bras, sans rien… Je n’en pouvais plus. Je l’ai toujours désirée intensément, il y a comme une magie en elle et cette abstinence est une torture.
- Hier soir, j’ai perdu la tête. Je suis entré dans sa chambre, elle était là, si belle à peine voilée d’une chemisette, ses grandes boucles brunes glissant sur ses épaules nues… Je me suis approché, je l’ai embrassée et puis j’ai voulu la prendre, de gré ou de force. Elle a crié, s’est débattue, elle m’a griffé je l’ai giflée et jetée à terre et je l’ai possédée rageusement, brutalement… Un viol ! J’ai violé ma femme, devant ce miroir du diable ! Et tu ne peux pas savoir ce que j’ai ressenti… Une joie diabolique, je ne me contrôlais plus, je me voyais dans toutes les glaces, au milieu des fleurs et des oiseaux, il y avait treize bonshommes cinglés qui violaient Annie !… Mimi, j’ai peur, de ce que j’ai ressenti, j’ai peur de vouloir y goûter encore, car jamais de ma vie, je n’ai connu un tel embrasement, une telle souffrance jouissive et presque criminelle… Il y a en nous, tapie au fond de notre chair, une bête immonde qu’il ne faut pas réveiller.
Je le voyais trembler en me contant son drame, ses poings serrés, sa mâchoire raidie et son regard fixement accroché à une image insoutenable me glaçaient.
- Abel murmurais-je, ne retourne pas en pensée dans cette sensation, ne la recherche pas et ne te culpabilise pas.
- Je suis un monstre, souffla-t-il en levant vers moi ses grands yeux bleus humides de larmes.
- Non, tu es un homme à bout de nerfs.
- Aide-moi, j’ai peur de rentrer chez moi et de… il hésita, et de recommencer !
Nous restâmes longtemps silencieux. Il avait fermé les yeux et son souffle régulier m’indiqua qu’il s’était assoupi, épuisé par son combat. J’échafaudais un plan en attendant son réveil.
- Je me suis endormi, fit-il en ouvrant les yeux d’un air étonné.
- Oui, et tu as récupéré. Te sens-tu mieux ?
- Un peu merci. Veux-tu me faire encore un peu de thé ?
Je passais à la cuisine où il me suivit. Tout en préparant un nouveau plateau je lui exposais mes plans.
- Voici ce que je te propose. Après le départ de cette amie, tu viens t’installer ici, quelques jours. Préviens Annie que tu pars en déplacement. Moi, j’irai la voir, parler avec elle, tenter de l’arracher à cette folie. Au travers de ton récit, je sens qu’une tierce personne agit sur Annie. Elle a la tête solide, ma cousine, on ne devient pas fou du jour au lendemain, non, il y a quelqu’un derrière tout ça.
- Quelqu’un ? Mais qui ? en Italie, ici, on nous suit !
- Il faut sortir du cadre conventionnel, de notre monde physique. Ce quelqu’un est ailleurs, dans un espace temps différent… et se sert d’Annie.
- Je ne crois pas à ces trucs là.
- Tant pis, je ne te demande pas d’y croire mais de me faire confiance. Les faits sont là.
- Moi je pense qu’elle a tellement intégré la légende d’Odalie, qu’elle s’identifie à l’héroïne. C’est une paranoïaque, rien d’autre.
- Faisons un essai. Tu ne risques rien et tu as peur de rentrer chez toi. Tu auras une semaine pour te ressaisir.
- Soit, fit-il sans conviction, je t’ai appelé au secours, je ne veux pas refuser ton aide. Et puis tu réussiras peut-être !
- Aies confiance Abel. Te souviens-tu, quand nous étions mômes, de ce gamin qui te tendait des pièges et t’importunais ? J’ai fabriqué une forme en papier avec une lampe dedans, il a eu tellement peur que tu ne l’as jamais revu.
- C’est vrai, je m’en souviens. Tu es un peu sorcière au fond.
Il se mit à rire et l’atmosphère se détendit.
- L’occulte, c’est mon domaine depuis toujours, d’ailleurs cela nous a valu de terribles discussions. Le rationnel contre l’imaginaire…
C’était bon de nous retrouver dans le parfum du Darjeeling à cette heure avancée de la nuit.
- Veux-tu dormir ici ? J’ai une chambre d’amis.
- J’accepte volontiers.
- Mais, Annie va s’inquiéter.
- Pour tout t’avouer, je ne serais pas rentré ce soir, je prévoyais de me trouver une chambre d’hôtel ou de traîner dans Paris. J’ai prévenu Annie que je ne rentrerai pas.
- Et elle ne s’en est pas étonnée.
- Après ce qui s’est passé hier soir, je crois qu’elle en a été plutôt soulagée et puis elle se fiche pas mal de moi !
- Nous allons mettre un peu d’ordre dans tout ça, dis-je rassurante, bien qu’au fond de moi, je me demandais comment j’allais m’acquitter de cette étrange mission.
A suivre…
Par Michelle
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