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Reflets la suite…

Catégorie :  Nouvelles

Chapitre III

Je n’avais aucun plan, je partais à l’aventure, lorsque j’appuyais sur la sonnette de la grille.

Une voix interrogative grésilla dans l’interphone. - C’est Mimi, ta cousine !

- Mimi ! Entre, j’arrive…

Je sentais de la gaieté dans la voix qui prononçait mon nom et lorsque je poussais la porte je la vis accourir dans l’allée pavée d’ardoises et bordée de fleurettes.

- Ah Mimi, quelle surprise !… Je suis impardonnable de ne jamais écrire… Je suis heureuse !

Elle m’embrassa fougueusement.

- Il y a si longtemps.

- Si tu avais mis ton adresse au dos de ta carte italienne, je t’aurais répondu, dis-je en lui rendant ses baisers.

- Je suis tellement étourdie.

Elle m’entraîna par le bras vers la maison, une villa magnifique dont on ne voyait tout d’abord qu’une façade droite. Elle me fit entrer et je découvris le grand séjour en forme de L, dont Abel m’avait parlé, éclairé de grandes portes-fenêtres ouvrant sur un jardin de rêve, petit mais discrètement entouré d’une haie de cyprès. Au centre de la pelouse un fin jet d’eau murmurait et des massifs de fleurs jetaient çà et là des taches de lumière colorée dans cette ombre verte.

- C’est splendide murmurai-je, l’intérieur comme l’extérieur. Comme vous devez être heureux ici.

- Oui, fit-elle timidement.

- Et Abel ?

- Abel est en voyage, tu ne le verras pas, mais il va bien.

Le ton était sec et si je n’avais pas connu leur drame je m’en serais alarmée. Mais je crus plus judicieux de ne pas relever le sujet.

Elle me fit asseoir dans un confortable fauteuil. Tout dans cette pièce reflétait l’aisance et le bon goût.

- Vous avez acheté cette maison ? demandais-je pour alimenter la conversation.

- Non, Abel l’a louée à un collègue qui est parti pour trois ans à l’étranger. Il y restera probablement d’avantage et nous aurons le temps de prendre d’autres dispositions.

J’avais apporté des gâteaux pour le goûter, mais nous bavardions avec tant de plaisir qu’il fut bientôt l’heure du dîner.

- Es-tu libre ? Fit-elle sans préambule.

- Pourquoi ?

- Reste à dîner et même, si tu voulais passer la nuit ici, tu me ferais plaisir.

J’acceptais, non sans protester pour la forme, mais enchantée de ce sursit, car notre conversation jusque là, ne m’avait ouvert aucune possibilité d’aborder le sujet brûlant.

A la fin du dîner, Annie prit un air grave et me dit :

- Il faut que je te parle de quelque chose. Abel et moi… Ca ne va plus !

Je pris un air étonné. Elle continua :

- Ca ne va plus, depuis l’Italie et tout çà à cause… C’est absurde ! A cause d’un miroir.

- Absurde en effet, qu’a-t-il donc ce miroir ?

- Viens voir.

Elle m’entraîna dans sa chambre où je pus enfin admirer cette merveille. Je n’avais jamais rien vu de si beau, si profondément attirant. Etait-ce sa masse, écrasante il est vrai dans cette petite pièce, ou ses reflets qui attiraient et dispersaient le regard, créant une sorte d’affolement visuel, mais je le sentais comme une présence vivante.

- Je suis très impressionnée, quelle merveille ! Je parlais à voix basse, presque recueillie.

- Et si tu savais…

Elle me fit asseoir sur une petite chaise de satin blanc et se pelotonna au pied de son lit pour me conter la légende d’Odalie, avec un luxe de détails qui avaient sans doute échappé à Abel.

- Voilà, fit-elle en se levant, tu connais son histoire.

- Elle est émouvante.

- Regarde-le bien à présent, ce n’est pas un miroir banal. Les douze glaces secondaires qui l’entourent, tu vois ? une en haut l’autre en bas un peu plus larges et cinq plus petites de chaque côté, ces douze miroirs fonctionnent comme des bandes magnétiques.

En réponse à l’étonnement profond et qui n’était pas feint, qui dut se traduire sur mon visage elle ajouta :

- Je ne suis pas folle, crois-moi, j’ai toute ma raison. Chaque petit miroir agit comme une bande vidéo qui m’envoie sur l’écran central des images… Toute la vie d’Odalie a été enregistrée par le miroir. Il fonctionne comme un amplificateur et à certains moments, si je me mets en condition, j’ai accès à un épisode de la vie de cette malheureuse… J’ai déjà reçu huit messages, huit épisodes, il en reste quatre et je connaîtrais enfin le dénouement de cette tragédie, car les séquences se suivent, s’enchaînent parfaitement…

- Mais que vois-tu ?

- Le miroir était accroché en face de la fenêtre, au-dessus de son lit. Il reflétait la pièce et au-delà, la mer. J’ai donc vu que Odalie n’habitait pas en haut de cette tour, mais plus bas, au premier étage peut-être La mer entourait la tour et les rochers étaient si abrupts, si aiguisés qu’aucune évasion ne pouvait être envisagée. Un terrible ressac grondait nuit et jour et claquait sur la muraille. Parfois, les jours de tempête, l’eau fouettait la fenêtre. Aucune embarcation n’aurait pu s’approcher. Odalie était prisonnière des flots.

- J’ai vu Aldo, son frère…

- Ton arrière grand-père !

- Oui… Je l’ai vu. Il tentait de la raisonner, de lui faire admettre ce mariage et les droits de son époux, mais en vain. Odalie, fidèle à son amour, ne voulut rien entendre. Aldo lui dit alors qu’il ferait tuer le jeune homme et jetterait son corps à la mer, pour que les vagues le portent sous sa fenêtre.

- Et il l’a fait ?

- Je ne sais pas encore. Chaque jour elle voyait dans son miroir les effets de la vieillesse s’inscrire sur son visage. Elle savait que la servante versait une potion dans son eau mais elle espérait mourir plus vite et buvait plus que de raison, pour accélérer sa destruction.

- Qu’as-tu vu encore ? Malgré moi j’étais fascinée par ce récit.

- Elle passait des heures à regarder le miroitement des vagues et elle s’abandonnait totalement aux reflets qui dansaient devant ses yeux. Dans cette sorte d’hypnose elle s’évadait de sa prison.

J’étais fortement intriguée, mais le récit d’Annie était cohérent et je ne remarquais aucun déséquilibre.

- Explique-moi comment tu accèdes à cette sorte de projection.

- Il faut que je sois très calme, très silencieuse. Je m’assoie devant lui et je fixe les reflets, comme Odalie fixait la mer… Au début je n’étais pas consciente de ce qui m’arrivait, mais un jour j’ai découvert que mon visage que je voyais, ainsi que le décor de ma chambre, se transformaient, d’autres images se superposaient. J’ai l’impression de pénétrer dans le miroir, puis dans la tour et là je vois Odalie, je lui parle…

- Tu lui parles ?

- Oui… Je crois… Je me sens parler et je l’entends m’expliquer certaines choses… Quelques fois je suis spectateur, je ne dis rien… Lorsque Aldo est venu, j’ai simplement écouté ce qu’ils se disaient.

- Mais tu ne parles qu’avec Odalie.

- Oui, jamais avec les autres personnages.

- Qui as-tu vu encore ?

- Le mari, la servante et Aldo, c’est tout. Personne ne visitait la malheureuse.

- Et que te dit-elle ?

- Elle m’a donné des détails. Par exemple, la porte de la tour, située derrière, n’est accessible qu’en bateau. Une fine digue brise les vagues et forme un chenal. A marée basse, il ne reste que des sables mouvants. L’évasion est totalement impossible. La servante dormait devant la porte… Si Odalie s’était évadée, elle aurait été exécutée…

Elle me parlait avec le regard lointain, comme projetée par son récit dans cette époque lointaine. Elle tourna vers moi ses grands yeux sombres.

- C’est passionnant Mimi, si tu savais !

- Mais je crains que tu y laisses ta santé, ou ta raison.

- Non, ne fais pas comme Abel !

- Il ne t’approuve pas ?

- Il ne comprend pas. J’ai besoin d’être seule, tranquille, je vis des moments uniques, fantastiques et je ne peux pas les partager avec lui.

- Et c’est cela qui compromet votre entente.

- Provisoirement. Un jour je vais tout savoir et il me semble qu’il va se passer quelque chose… Je veux aller jusqu’au bout, je ne peux plus reculer maintenant.

Elle garda le silence un moment puis reprit :

- Ce qu’il ne peut pas comprendre, c’est que je sens qu’il m’est impossible de mener une vie normale, au moins pendant quelque temps. Je ne peux plus partager son lit, enfin tu me comprends… Parce que là, dans le miroir il y a des regards qui nous observent… Et nos ébats peuvent créer des interférences entre le présent et le passé, m’empêcher d’accéder par la suite à la fin de l’histoire. Mais comment faire comprendre cela à un homme qui m’aime, qui me désire mais qui n’a pas accès à cette autre dimension !

Je l’écoutais et je pensais à la confession d’Abel. Comment savoir ce qu’elle éprouvait après cette possession diabolique.

- Donc vous n’avez plus de contacts ? Il doit être très malheureux !

- Il est certainement malheureux, c’est ce qui peut expliquer son comportement de l’autre soir.

Elle leva vers moi un regard triste et lointain et murmura :

- Il s’est jeté sur moi et là… Par terre… comme un animal ! Elle n’acheva pas, mais hocha la tête douloureusement.

- Quel mal il m’a fait, il a chassé toute la magie du lieu. Il me faut plusieurs jours maintenant pour retrouver mon calme et recréer l’ambiance. Je ne lui en veux pas, c’est mon mari et il croit que je ne l’aime plus… C’est absurde ! Je conterai cela à Odalie…

- Tu raconteras cette scène à Odalie ? Je sursautais et me demandais si Annie avait bien toute sa raison et si, emportée par le plaisir que je ressens toujours devant les manifestations de l’invisible, je n’avais pas conclut un peu vite au bon équilibre de ma cousine.

- Ecoute, lui dis-je doucement, que tu te trouves en état de réception d’une rémanence venant de ce miroir ne m’étonne pas. C’est très plausible, mais tu ne peux pas échanger tes propres informations, issues d’un temps différent, avec ce personnage qui n’est qu’une image, une projection comme tu l’as dit toi même ! Enfin, on ne discute pas avec une bande vidéo !

- J’essaierai, je verrais bien.

- Mais tu ne l’as jamais fait ?

- Non, elle me parle, mais je pose des questions auxquelles elle répond.

- Tu crois poser des questions. Lorsque tu pénètres le miroir, tu fais exactement ce que faisait Odalie en s’abandonnant aux reflets de la mer. Tu pénètres une autre vibration mais tu n’en as pas conscience et les paroles que tu crois prononcer sont en réalité une projection sur ton mental de ce que l’autre personnage à dit ou pensé à son époque. Tu anticipes le récit et cette onde qui se réfléchit sur ton cerveau se transforme en question. Comprends-tu cela ?

Annie ne semblait pas convaincue. Elle se leva et m’entraîna à nouveau vers le séjour.

- Tu as sans doute raison, car tu es beaucoup plus instruite que moi de ces choses mystérieuses. Moi, je ne cherche pas à comprendre, à m’expliquer le détail du phénomène, je le vis tout simplement et je veux qu’on me laisse agir comme je le sens… Même si ce n’est pas normal !

Sa voix cachait mal une certaine irritation.

- Ce qui m’inquiète Annie, c’est de te voir lancée dans cette étrange expérience, sans un guide pour te préserver du danger. Il y a du péril à jouer avec l’invisible.

- Mais je ne joue pas. Je suis convaincue d’accomplir une mission, d’achever une histoire qui attend sa conclusion depuis plus de cent ans. J’ai eu la révélation de cette charge dès le jour où j’ai vu ce miroir. D’ailleurs ma cousine ne s’y est pas trompée qui me l’a donné spontanément en me disant que j’allais délivrer Odalie. Et pour la délivrer, il faut que je connaisse la fin de son martyre. A cet instant seulement, je saurais ce que je dois faire.

Je ne savais plus que dire. Annie, je le sentais, s’investissait totalement dans cette mission plus ou moins imaginaire, mais bien réelle à ses yeux. Aucun raisonnement ne pourrait l’en dissuader. C’est donc Abel qu’il faudrait calmer et convaincre. La tâche ne serait pas simple et par ailleurs, l’expérience incontrôlée de ma cousine m’inquiétait. Je craignais une issue dramatique dont son mari me demanderait des comptes.

Je dormis très mal cette nuit là, tournant et retournant dans ma tête toutes les solutions.

Au petit déjeuner, je suggérais à Annie de passer quelques jours auprès d’elle, au besoin de l’assister dans un de ses contacts. J’aurais fait un saut à mon appartement pour prendre des vêtements, en fait pour prévenir Abel et le tenir à distance. Mais Annie refusa catégoriquement.

- Merci, fit-elle, de ta gentillesse, mais je veux être seule. Cette chance qui m’est offerte par le déplacement d’Abel, je veux l’utiliser. Si même quelque chose pouvait le retenir et différer son retour, je m’en réjouirais.

Je songeais que ce voeu était simple à exaucer.

- Je te promets simplement de te tenir informée par téléphone des nouveaux éléments que je vais recueillir.

- Tu le promets ? Si quelque chose ne va pas appelle-moi. Sois prudente, d’autres plus forts que toi y ont laissé leur raison.

- Sois sans crainte, dit-elle en m’embrassant, Odalie ne peut pas me faire de mal.

Je la serrais contre moi et la quittais avec un peu d’angoisse au fond du coeur.

Abel travaillait, mais il rentra tôt, impatient de connaître le résultat de ma visite prolongée.

Je fis appel à toute ma diplomatie pour le convaincre que son épouse était saine d’esprit, même si quelques doutes se glissaient dans mes affirmations, et qu’il n’y avait rien à faire que de la laisser terminer cette étrange expérience.

- Mais pour combien de temps ? C’est insensé s’exclama-t-il. Tu es aussi folle qu’elle, c’est de famille… Elle discute avec un miroir et tu trouves çà normal ?

- Elle ne discute pas avec le miroir, elle le traverse. Il n’est en fait qu’un support qui lui donne accès au passé.

- C’est absurde !

- Moins que tu ne le penses… Il y a des gens qui voient ou qui entendent des choses… Les objets s’imprègnent…

Il me coupa la parole.

- Je ne suis pas fait pour ces trucs là. Je suis un homme avec les pieds sur terre et je crois à ce que je vois… Et je vois Annie sombrer dans une espèce de folie. La vérité c’est çà !

- Non, je suis certaine qu’il y a autre chose.

- Alors je me suis trompé. Je suis venu chercher du secours près de toi, une fille solide, équilibrée et tu es plus folle qu’elle. Je me demande ce que je fais ici, à attendre que ma femme se détruise pour une légende…

Sa colère se déchaînait et je cherchais en vain ce qui pourrait l’apaiser. Il se mit à hurler :

- Je vais le briser ce miroir de l’enfer, en miettes, comme ça peut-être qu’il va me f.. la paix !

- Non, ne fais pas cela, criais-je sur le même ton.

- Si, je vais le casser, car c’est le seul moyen…

- Ta colère prouve que si tu refuses de me croire, quelque chose en toi a peur que j’ai raison…

- Non, pas du tout…

- Et si tu fais ce geste insensé, tu tueras Annie encore plus sûrement, et tu en porteras la responsabilité pour le reste de tes jours.

Nous hurlions comme des déments et je pensais que les voisins, habitués à ma vie silencieuse de femme seule, allaient se poser des questions.

Mes dernières paroles eurent le don d’arrêter sa colère. Un grand silence s’installa, pareil au calme insolite qui succède aux tempêtes, lorsque le vent s’est calmé.

- Abel, peux-tu me faire confiance une semaine, même si tu ne crois pas un mot de ce que je tente de t’expliquer. Si j’échoue, alors tu t’adresseras à un psychiatre, tu casseras le miroir, comme tu voudras. Une semaine…

- Que dois-je faire, murmura-t-il accablé en se laissant choir sur une chaise.

- Prolonge ton séjour ici. Téléphone à Annie que tu restes plus longtemps que prévu à Berlin, c’est à Berlin que tu es censé travailler ?

- Oui, avec la nouvelle Allemagne, nous avons des contrats, c’était très plausible.

- Tu restes là et tu auras des nouvelles puisque qu’elle a promis de m’appeler.

Il accepta, sans conviction, avec l’air du condamné qui joue sa dernière chance.

Je n’étais pas autrement soulagée d’avoir obtenu ce délai pour réussir. Car, en vérité, réussir quoi ? Je ne le savais pas.

Le plus difficile fut peut-être de contenir Abel et de consolider sa confiance. Durant deux jours le téléphone resta muet.

Abel l’appela pour l’avertir qu’il serait retenu plus longtemps que prévu en Allemagne. Ils échangèrent des paroles douces et il sembla rassuré au moins sur le sujet de cette lamentable soirée dont elle pouvait lui tenir rigueur. Mais Annie, était bien loin de tout cela.

Abel partit pour le week-end chez un collègue qui l’avait invité et je retrouvais pour quelques heures un peu de ma tranquillité.

Le dimanche matin Annie m’appela.

- Mimi, j’ai du nouveau, oui, un contact. J’ai vu Aldo visiter Odalie. Il était accompagné du mari et ils ont tenté une fois encore de la convaincre de reprendre une vie normale. Elle a refusé. Ils sont partis en criant “Tu l’auras voulu, tu seras responsable de sa mort…” - Elle s’est jetée à genoux, a supplié en vain. Je l’ai vue pleurer, ah ! que c’était triste… J’en ai le coeur gros.

- C’est douloureux en effet, mais c’est une histoire du passé, il y a si longtemps.

- Mais j’ai l’impression de voir souffrir ma soeur… Sa voix était pleine de larmes.

- Annie ressaisis toi, ne t’identifies pas avec le malheur d’Odalie je t’en prie. Tu veux connaître le dénouement, alors sois forte, reste en spectateur car si les choses s’aggravent, et elles vont s’aggraver fatalement, que feras-tu ? Il te faut du sang froid pour aller au bout de ton expérience. Sois forte ou arrête-toi.

J’avais parlé fermement. Elle m’approuva et promis de faire l’effort nécessaire. Je la quittais un peu inquiète malgré tout. Cette histoire, à en croire la légende, finissait mal. Comment supporterait-elle les péripéties d’une époque où l’on supprimait facilement les gêneurs ?

Il était plus de minuit, lorsque le téléphone sonna le jour suivant. Je décrochais rapidement pour ne pas éveiller Abel. Cette fois, Annie m’inquiéta sérieusement. Sa voix tremblait et je la sentais au bord de la crise de nerfs.

- Calme-toi, je t’en prie…

- J’ai peur Mimi… J’ai peur !

- Allume toutes les lumières autour de toi, mets un peu de musique de fond et installe-toi pour me parler, j’attends…

Elle fit ce que je lui conseillais, j’entendis le déclics de plusieurs commutateurs, un cliquetis de verre puis Mozart fit échec au silence et chassa les mauvais esprits.

- Voilà, fit-elle en reprenant le récepteur, tu as raison je me sens mieux et je me suis servi un petit remontant, un doigt de Bénédictine, j’aime tant ça…

Il y eut un moment de silence, puis elle commença son récit.

- Ce soir, c’est le onzième miroir qui a livré son secret, mais quel secret !… J’en tremble encore. La mer était houleuse, les vagues déferlaient, grises écumeuses et j’ai vu flotter à sa surface, un paquet disparaissant et réapparaissant au gré de la houle. Odalie près de la fenêtre regardait cette chose indéfinissable qui se rapprochait. Puis elle a poussé un cri horrible et s’est levée en cachant son visage dans ses mains. Elle s’est abattue sur son lit en hurlant. Sur les franges d’écume qui le balançait, ce paquet était un corps, celui de l’officier. Happé par le ressac il fut projeté sur les roches acérées puis reprit par le flot et rejeté encore et encore, déchiqueté, mutilé, un spectacle horrible. Quelle vision s’est imprégnée en moi, je ne puis plus m’en défaire !

Elle se tut, réprimant un sanglot.

- Annie, Annie, dis-moi, comment sais-tu qu’il s’agit bien de l’officier que Odalie aimait.

- Elle a crié, Albertino… non, pas ça, non, je savais bien qu’ils te tueraient…

- Ensuite ?

- Odalie s’est calmée. Je voyais son visage déjà fané comme celui d’une femme âgée, se creuser plus encore sous l’émotion et la douleur. Elle a regardé la mer longtemps, puis elle a prit des ciseaux et a coupé ses longs cheveux. Recueillant ses boucles elle les a liées d’un ruban, puis s’est approché de la fenêtre. A haute voix, elle a prononcé ces paroles : “Vous nous avez séparés dans cette vie, la mort nous réunira et dans une prochaine existence nous nous retrouverons et rien ne pourra plus jamais nous séparer, jusqu’à la nuit des temps…”

- A ce moment, le ciel qui se dégageait laissa passer un moment les rayons de la pleine lune. Dans la houle argentée elle lança ses cheveux en criant “Que mon voeu s’accomplisse… Je peux mourir à présent, ils ne peuvent plus nous faire de mal.”

Comme par une magie d’accélération du temps, j’ai vu vieillir son visage, son dos se voûter, elle s’est alitée, puis je ne l’ai plus vue. Odalie est morte…

J’ai peur, Mimi j’ai terriblement peur !

- Mais il n’y a plus de raison d’avoir peur. Tu connais toute son histoire, c’est terminé.

- Terminé ? Mais tu oublies qu’il y a douze miroirs et le dernier n’a pas encore parlé. La clef est là, dans le douzième. L’histoire est terminée, mais Odalie n’est pas délivrée. Ce voeux, cette semence dans la mer vont engendrer quelque chose. C’est de cela que j’ai peur.

Je restais perplexe, elle raisonnait juste, me donnant la confirmation de son bon équilibre mental.

- Que t’avait dit la cousine en te donnant le miroir ?

- Que la femme qui désirerait intensément le posséder, délivrerait Odalie. Jusqu’à présent, je n’ai rien fait qui puisse la délivrer. Alors, qu’attend-elle de moi ?

- Annie, ce soir il faut d’abord te reposer et dormir. Au besoin prends un somnifère. Je viendrai demain.

- Non, pas demain. Je voudrais que tu viennes lorsque Abel sera de retour.

- Abel ?

- Oui, j’ai le pressentiment que la conclusion sera une preuve pour lui qu’à aucun moment je n’ai perdu la raison. Je le connais, il ne croira que ce qu’il aura vu, et peut-être verra-t-il quelque chose.

- Quand rentre-t-il ? demandais-je hypocritement.

- Je ne sais pas, jeudi, vendredi, il doit m’appeler. Je lui dirai de se hâter et vous viendrez tous les deux. Jusque là, je ne m’approcherai plus du miroir. Ce soir, je vais dormir dans la chambre d’amis, je me sentirais mieux. C’est impressionnant de telles visions !

Tandis qu’elle m’expliquait tout cela, d’une voix un peu angoissée, je vis Abel entrer doucement. Cette longue conversation à une heure aussi tardive, ne pouvait venir que d’Annie. Je lui fis signe de s’asseoir et de se taire. Annie prenait congé.

- Je t’embrasse ma chérie, repose toi, essaye de dormir et de rester calme. Tout ira bien, j’en suis certaine.

- Alors, fit Abel, dès que j’eus posé le récepteur.

- L’histoire est terminée, mais il reste la conclusion et pour cela elle souhaite ta présence et la mienne.

- Ah ! Pourquoi ?

- Un pressentiment. Elle s’attend à quelque chose… Quoi ? elle ne sait pas, mais elle veut te prouver qu’elle est saine d’esprit. Hâte toi de rentrer de Berlin, maintenant.

- Je l’appelle demain et je rentre. Nous convînmes de nous retrouver sur place, au jour qu’Annie me fixerait.

Asuivre…

Par Michelle

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