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Sur trois volées de marbre blanc

Catégorie :  Nouvelles

J’ignore si les psychologues ont inscrit au nombre de leurs tests le comportement de l’homme dans un escalier, mais j’affirme aujourd’hui, au terme d’une observation de plusieurs jours, qu’on peut juger de la forme de caractère d’un individu, selon sa façon de descendre un escalier.
Je dis bien “Descendre”, car la montée est conditionnée par l’essoufflement d’une part et par la préoccupation du but à atteindre d’autre part. Ces deux facteurs peuvent donc fausser quelque peu le résultat.

Qu’est-ce qu’un escalier ?
Une aventure, un chemin ouvert entre le présent et le futur et qui n’a jamais tout à fait les mêmes proportions, les mêmes dimensions, mais un nombre X de marches, un contact et des embûches souvent imprévisibles.
Placée par les hasards d’une exposition, sur le second palier de l’escalier monumental d’un grand hôtel, j’ai pu classer en sept catégories, des sujets de tous âges, de toutes corpulences, de toutes classes sociales et nationalités.
J’exclus de cette étude, les personnes âgées ou handicapées.

1 LE VIRTUOSE :
Il est sûr de lui, souple, quelque peu acrobate. Léger comme l’oiseau, il s’élance, le regard caressant les corniches. Il glisse, effleurant à peine l’angle de chaque marche, la jambe longue, le pas large, peu soucieux des obstacles et dédaigneux de la rampe.
Volant de palier en palier il atterrit d’un bond silencieux de jaguar qui lui pose la cravate sur l’épaule ou le foulard sur le visage…

2 L’OURAGAN :
Cousin germain du précédent, il réalise les mêmes prouesses mais s’annonce par un bruit d’avalanche. Il rase tout sur son passage, plaque au mur l’usager un peu lent qui le précède.
Tourbillon impétueux il passe comme une rafale, ébranlant l’immeuble jusqu’en ses fondations. Il termine sa course folle, accroché à la rampe.
De temps en temps, il emporte d’un geste trop large, la boule de verre qui vraiment ne s’y attendait pas… Soyez sans crainte, il la replacera avec des gestes d’excuse ; Il fauche, mais il ne vole pas !

3 LE SPORTIF :
Là, tout est chronométré, calculé, rythmé.
Le souffle est découpé par le nombre de marches. Premier palier, décompression et accélération progressive. Deuxième palier, respiration profonde, attaque ferme et expiration finale, bras écartés, genoux serrés et ventre plat.

4 L’HESITANT :
Il attaque les deux premières marches en regardant le mur, le pied de biais, la cheville frôlant le tapis puis se retourne vers la rampe et descend deux autres marches. Ainsi de gauche à droite et d’est en ouest, il trace sur le tapis un point de chausson précis au terme duquel il fera une boucle maladroite, en équilibre instable avec un je ne sais quoi d’étonné dans le regard et un rien de courroux à l’égard de cet escalier si mal conçu !

5 LE BLASE :
Celui-là s’ébranle sans conviction, se laisse choir lourdement sur la première marche, le pied plat, la cheville raide. Un instant plus tard, les épaules rattraperont mollement la distance.
Il aura toujours une occupation accessoire, enfiler ses gants, essuyer ses lunettes ou boutonner un col. Pour ceux-là, je vous l’assure, l’escalier prend un malin plaisir à s’allonger sournoisement !

6 LE MALADROIT :
Le maladroit ne descend jamais sans incident. D’ailleurs il les connaît tous : le tapis qui s’échappe de ses barres, la marche trop basse qui gifle, celle qu’il oublie, l’écharde de la rampe, le bois trop ciré, le pas d’âne, la cornière de cuivre qui s’accroche au talon… Il a tout essayé !
Et si, par extraordinaire il arrive sans encombre, il s’en étonne si fort, qu’il trébuche sur le paillasson !

7 LE BAVARD :
Il n’est jamais seul, il trouve toujours un compagnon de route, rencontré par hasard et qu’il gêne de ses grands gestes. Le timbre haut, le regard lointain il descend lentement, puis rapidement, s’arrête brusquement, parfois même remonte d’une marche et repart d’un bond.
Il frôle, il bouscule, il explique, il remplit l’atmosphère de sa présence. Il arrive enfin au bout de sa phrase et de ses marches. Il ne s’est aperçu de rien, pas même que son interlocuteur silencieux, s’accommodant au mieux de cette valse hésitation, l’a entraîné au deuxième sous-sol.
Parlant avec Satan, il descend en enfer !

Mais, pourriez-vous m’objecter, vous qui caricaturez vos semblables d’une plume taquine, comment le descendez-vous, cet escalier inconnu ?

J’ai voulu le savoir… Oui… Je me suis observée de marche en marche…

- Docteur, combien de jours encore, ce plâtre à ma jambe gauche ?…

Par Michelle

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