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Le Pélerin de Saint Robert

Catégorie :  Parutions

Couverture pour le pélerin de Compostelle

Arsène de Journac reçut Jonathan dans la grande bibliothèque. Le jeune homme retrouva avec émotion cette pièce où il était venu étudier de nombreuses fois après son certificat d’études. Le Comte lui avait ouvert l’accès aux grands auteurs, philosophes, romanciers ou poètes autant qu’aux ouvrages qui traitaient de sa passion des chevaux. Jonathan avait joui d’un traitement de faveur et aujourd’hui, il se demandait pourquoi !
Le Comte lui fit signe d’approcher et lui serra la main avec sincérité.
- Tu as demandé à me parler. Que se passe-t-il ?
- Monsieur le Comte, je voudrais m’absenter quelques temps pour voyager.
- Tiens ! fit le comte avec un demi-sourire. Où veux-tu donc aller ?
- Je voudrais faire le chemin de Compostelle !
La surprise du comte s’exprima par un léger hochement de tête. Il posa quelques questions sur les raisons qui le poussaient vers cette direction mais Jonathan resta très évasif. Il répondit que la famille vivait des moments difficiles et que ce pèlerinage pourrait apporter la bénédiction sur ses membres. Il était le seul en âge et en force à pouvoir l’entreprendre… Le comte ne fut pas dupe. Quelque chose de plus grave se cachait sous ces prétextes douteux il insista et précisa sa pensée.
- Il y a autre chose voyons, une aussi brusque décision ne peut s’appuyer sur des difficultés familiales ou bien le monde entier se lancerait sur la route de Compostelle. Parle-moi avec confiance.
Jonathan se butait. Il n’avait rien de plus à dire. Un appel… voilà, il avait reçu un appel !
Arsène de Journac observa un long silence. Puis il déplaça son fauteuil roulant en direction de la haute fenêtre qui s’ouvrait sur le jardin et invita Jonathan à s’asseoir sur une chaise qui lui faisait face. Le comte allait donner une réponse à la question qu’on ne lui posait pas.
- Te souviens-tu de mon accident ? demanda-t-il en préambule.
- Non Monsieur le Comte, je n’étais encore qu’un bébé, mais ma mère m’a raconté. Ce fut terrible !
- Oui… terrible ! Le cheval s’est dressé tout debout en hennissant sous l’effet de la peur, il m’a désarçonné et je ne dois la vie qu’à ma botte coincée dans l’étrier. Sans elle je tombais et je me fracassais sur les rochers de la « cascade au diable ». Au lieu de cette fin tragique, j’ai été traîné dans le chemin et dans les pierres sur une centaine de mètres.
Jonathan maîtrisait difficilement un léger tremblement. Entendre la victime raconter son malheur lui était insupportable. Le comte continua :
- Le dispositif mis en place pour effrayer le cheval avait été bien pensé. Quelqu’un en voulait à ma vie c’est certain.
- On n’a jamais su qui…
- Faux ! Coupa le comte d’une voix sèche. Moi ! Je le sais. Un petit détail m’a frappé à l’instant même où le cheval s’est dressé. Pendant ma convalescence, j’ai cherché ce souvenir fugitif durant des jours et des nuits. Les chocs que j’avais reçus avaient occulté ma mémoire, mais un jour j’ai retrouvé ce détail, ce jour là j’ai compris.
Jonathan sentit son cœur bondir. Le Comte savait, ce n’était donc pas son grand-père !
- Il a été arrêté ? demanda timidement le jeune homme.
- Non. Je ne l’ai jamais dénoncé. Pourquoi faire ? Je connaissais bien cet homme, je l’estimais. En le dénonçant j’allais jeter l’opprobre sur toute la famille et la plonger dans la misère… Oh ! Ce fut mon premier réflexe, je l’avoue, puis j’ai réfléchi et j’ai tenté de comprendre le sens profond de ce geste. Je lui avais fait beaucoup de mal vois-tu, indirectement, donc je me sentais responsable de son acte. Allais-je ajouter ma vengeance à la sienne ? Non, je me suis tu. Le ciel m’avait sans doute puni, je devais accepter et j’ai reconstruit ma vie avec ce qu’on m’avait laissé pour y parvenir.
Jonathan bouleversé, regardait ce visage encore beau, en dépit des cicatrices que l’accident y avait inscrites et ce corps douloureux, condamné à rouler avec un fauteuil. Mais pourquoi le comte lui confiait-il son secret, pourquoi lui avait-il réservé ses faveurs ? Une idée le hantait encore. Etait-il un Meurvault, ou bien devait-il sa vie au sacrifice de sa mère ? Surmontant une certaine timidité, il lança brusquement :
- Vous n’avez pas eu d’enfants, Monsieur le Comte ? Puis regretta aussitôt son audace.
- Non… répondit le comte, en regardant tristement la ligne de forêt qui bordait au loin la grande prairie. Non… Mon épouse est morte sans m’avoir donné ce bonheur et je n’ai jamais eu d’enfant avec les autres femmes que j’ai rencontrées. J’ai même… il hésita, j’ai même essayé avec de toutes jeunes filles en me disant que… Personne ne peut savoir ce que ressent l’homme qui mesure son impuissance. Ne pas être admis dans ce monde à assurer sa descendance, ne pas se projeter dans l’avenir au travers d’un être qui vit de son propre sang ! On accuse toujours la femme et puis un jour il faut bien admettre la douloureuse réalité. Ah ! Celle qui aurait été enceinte de mes œuvres, je l’aurais épousée, fut-elle une petite paysanne, j’en aurais fait une princesse… mais hélas ! Je n’ai fait que donner de la souffrance et le ciel m’a sans doute puni de mon acharnement à obtenir un bonheur qui m’était refusé.
Jonathan retrouvait sa joie de vivre. Comme une source fraîche, les paroles du Comte apaisaient ses tourments. Cet homme n’était pas aussi lâche, aussi pervers qu’il l’avait supposé, et la certitude d’être sans hésitation, le fils de Charles Meurvault le rassurait pleinement. Tout s’expliquait, se clarifiait sauf une chose dont il s’ouvrit au compte avec franchise :
- Mais pourquoi, Monsieur le Comte me dites-vous tout cela ?
- Pour que tu comprennes ce que je vais te demander. Puisque tu as choisi de faire la route de Compostelle, pour des motifs qui ne regardent que toi, accepterais-tu de m’associer à ta démarche ?
Jonathan surprit ne répondit pas immédiatement, pourtant quelque chose en lui le poussait à accepter.
- Je le ferai dit-il en baissant les yeux, je prierai pour vous, je marcherai pour votre âme et celles de ma famille qui en ont besoin. J’espère que ce pèlerinage « par procuration » ajouta-t-il avec un petit rire, aura autant de valeur aux yeux du Seigneur !
Arsène de Journac souriait et fermait les yeux. C’est un garçon comme lui qu’il souhaitait si ardemment. Ah ! Si Jeanne… Le visage de la petite Jeanne glissa un moment sous ses paupières. Le comte se ressaisit :
- Merci mon garçon dit-il en tendant sa main valide, prends le temps qu’il faudra, Jérôme et Michel travailleront un peu plus en ton absence, nous ferons face. Quand souhaites-tu partir ?
- En mai, lorsque la jument nous aura donné son petit. Je ne veux pas la laisser avant que tout soit en ordre.
- C’est accordé. Viens me saluer avant ton départ.
Jonathan remercia et retourna vers les chevaux dont il assurait l’entretien, les soins et éventuellement le débourrage. Il adorait ces bêtes superbes dont le comte était si fier, quoique ne pouvant plus les monter. Lui, montait chaque jour avec infiniment d’habileté, il avait su très jeune convaincre les jeunes poulains d’accepter le harnais et la selle. Le comte reconnaissait en lui un excellent palefrenier, à la hauteur de son père qui l’avait formé avant de prendre d’autres responsabilités.

***

Par Michelle

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