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Le souffle de la Malédiction

Catégorie :  Parutions

Couverture pour le souffle de la malédiction

Quelques jours plus tard, Pierre Lamarque fit à nouveau irruption chez Rémy qui fut surpris de voir son père s’encadrer dans la porte à cette heure inhabituelle et pour la seconde fois.
- J’ai quitté mon bureau juste une heure pour te parler, je te dérange ?
- Nullement, je rentre de mes cours et je me fais un café, en veux-tu ?
Pierre s’assit à la table où Rémy sortait deux tasses et un paquet de lait en poudre.
- Tu as l’air bien soucieux Papa, as-tu des ennuis dans le travail ?
- Non, c’est ta mère, je ne pouvais pas te parler l’autre jour devant Claudia. Les affaires de famille ne la regardent pas.
Rémy devint soucieux. Sa maman était malade, sérieusement peut-être… déjà les plus folles pensées tournoyaient dans sa tête.
- C’est grave, lança-t-il anxieux, un cancer ?
- Non… ta mère et moi… enfin Maman voudrait… elle a décidé… nous allons divorcer là ! c’est dit.
- Divorcer ! Rémy se raidit comme sous l’effet d’un coup violent. Il répétait le mot sans en percer la signification ; ce mot n’avait pour lui aucun sens.
- Mais pourquoi ? reprit-il au bout d’un long silence.
- Elle veut entrer dans une congrégation religieuse. Quand elle était jeune, elle avait dix-sept ans, elle avait décidé de se faire religieuse. Son père s’y est vivement opposé…
- Elle pouvait attendre d’être majeure. Pourquoi vous êtes-vous mariés ?
- Elle a choisi le mariage par réaction.
- Et toi, tu le savais ?
- Je le savais mais je l’aimais, j’espérais la rendre heureuse.
- Alors tu as profité de son désarroi pour l’attirer, la convaincre, pour ta satisfaction personnelle ; ton amour te faisait plaisir avant tout… mais c’est moche Papa, c’est impardonnable, tu lui as brisé les ailes !
- Ce n’est pas si simple Rémy, ne juge pas sans posséder tous les éléments. Ta mère s’est un peu jetée à mon cou.
- Ça ne lui ressemble pas.
- Dans sa famille on la poussait vers un autre mariage qu’elle refusait, sa vie était un enfer.
- Et aujourd’hui tu récoltes ses regrets, elle veut se libérer d’un joug qu’elle ne souhaitait pas, elle retourne à sa vraie vocation et tu ne peux plus t’y opposer… on ne quitte pas Dieu si facilement… quelle leçon !
Rémy se leva et regarda par la grande lucarne. La Vienne était haute et l’eau turbulente se cassait en petites vagues sèches sur les étraves du pont Saint-Martial. Le vent poussait quelques nuages dans un ciel pur et bleu. Il se retourna brusquement.
- Elle ne pourra pas, non, une femme mariée ne peux pas épouser le Christ, le sacrement du mariage n’est donné qu’une seule fois. Seule ta mort peut la libérer.
- Nous ne sommes mariés que civilement.
- Votre union n’est pas bénie ? J’en apprends des choses et qui sont bien loin des principes que vous m’avez enseignés. Mais où est la vérité, et moi, qu’est-ce que je deviens dans tout ça ?
Rémy avait presque crié. Sa voix se brisa dans un sanglot qu’il réprima avec force. Pierre baissait les yeux, son cœur se déchirait de faire tant de mal à cet enfant heureux.
- Ta maman ne mesure pas la gravité de sa décision, pour elle tout est simple. Elle t’a élevé, elle a fait son devoir, elle retourne à Dieu et les autres s’inclinent.
- N’étais-je donc qu’un devoir pour elle ?
- Non, elle t’aime profondément mais elle est très mystique et Dieu passe avant tout.
- Dieu est amour… Comment peut-il lui demander de répandre le chagrin autour d’elle ?
- Elle te répondra que cet ultime sacrifice est une épreuve qu’elle doit accepter.
- Et les autres ? qu’ils se débrouillent, c’est ça ! Il faut que je réfléchisse, que je comprenne… et zut ! Demain j’ai un test difficile, il faut que je travaille avec ce poids sur le cœur.
- Je suis désolé. J’aurais voulu t’épargner mais, je suis impuissant. Il fallait bien que je t’informe.
- Nous allons essayer tous les deux de la raisonner. Elle peut sans doute trouver un autre moyen de servir Dieu sans nous abandonner. Dimanche je lui parlerai.
Rémy avait besoin d’espoir, il voulait se persuader que la conversation qu’il aurait avec sa mère écarterait le spectre d’une douloureuse séparation. Pierre redescendit à son bureau comme vidé de ses forces. Rémy avait réagi mais il allait réfléchir, demander des explications, revenir à la charge. Il ne savait pas tout !

Rémy était d’humeur sombre en prenant sa moto ce matin gris du dimanche qui terminait une semaine assez éprouvante. Des questions se pressaient dans sa tête et il était bien décidé à faire le point avec sa mère. Tout en regardant mécaniquement le ruban d’asphalte noir défiler sous sa roue, il préparait mentalement le préambule qui allait entraîner la discussion. Lorsqu’il posa sa moto contre la porte de la grange et ôta son casque, il découvrit une voiture immatriculée à Paris stationnée devant l’entrée principale de la maison. Ces visiteurs imprévus l’importunaient. Edwige avait reconnu le bruit familier du moteur et venait à sa rencontre :
- Bonjour mon Rémy, dit-elle en l’embrassant, nous avons de la visite, je suis contente que tu déjeunes avec nous.
- Qui est-ce ? interrogea Rémy sans amabilité.
- Ta petite cousine Irène qui s’est mariée l’an dernier. Ils reviennent des sports d’hiver et se sont arrêtés pour nous dire bonjour.
Rémy ne répondit rien et remarqua, en effet, les attaches des skis et leur contenu sur le toit de la voiture.
- Tu es fâché ? demanda Edwige
- J’avais à te parler, répondit-il sèchement, à te parler sérieusement.
- Nous verrons plus tard, il n’y a pas d’urgence.
Tout en marchant Edwige prenait le chemin de la maison, Rémy suivait dans un silence réprobateur. Les cousins saluèrent joyeusement l’arrivée du jeune homme, heureux de le revoir et la conversation reprit sans effort. Les jeunes mariés parlaient de leur vie, de leur séjour dans les Pyrénées, de leur nouvel appartement et de leur travail. Le flot intarissable ponctué de rires et de commentaires assez légers irritaient Rémy qui se montra presque désagréable. Dès qu’il le put, il suivit sa mère à la cuisine sous prétexte de l’aider à mettre le couvert.
- J’avais à te parler et ils m’embêtent avec leurs histoires.
- De quoi s’agit-il ? Parle, nous sommes seuls, répondit Edwige tout en préparant son rôti.
- Papa m’a dit que tu voulais divorcer, je ne peux pas le croire et moins encore l’accepter !
- Ce sujet est trop grave en effet pour être traité entre la betterave et le rôti, dit la mère sans interrompre son travail ménager, nous en parlerons plus tard.
- Tu ne veux pas répondre Maman, dis-moi seulement si j’ai bien compris, par moment, j’en doute…
- Tu as bien compris. Cette décision je l’avais prise peu après ta naissance. ” Quand il aura vingt ans, je partirai ” avais-je dit ! Tu as vingt ans… Voilà, c’est aussi simple que ça. Maintenant pousse-toi, je dois enfourner ma viande et cuire les pommes de terre.
- Et tu me dis cela froidement, sans l’ombre d’une souffrance ! dit Rémy en reculant devant le plat qui prenait la route du four, mais il buta dans le tiroir mal fermé du buffet.
- C’est insensé ! lança-t-il, en claquant violemment le tiroir importun.
Edwige n’eut pas le temps de répondre, la jeune cousine arrivait en disant de sa voix fraîche :
- Puis-je vous aider cousine Edwige ?
Rémy allait répondre insolemment à cette encombrante cousine qu’il vouait au diable, mais sa mère l’interrompit vivement d’un geste d’impatience.
- Avec plaisir ma petite Irène, prends les assiettes là sur le buffet ; Rémy parle, parle et ne fait pas son travail !
- A nous deux ce ne sera pas long. Tiens Rémy, ajouta la jeune femme, en s’éclipsant dans le couloir, prends les couverts.
- Les verres sont dans le vaisselier du séjour, cria Edwige, Rémy te les donnera. Puis se tournant vers son fils elle ajouta à mi-voix :
- Va l’aider, nous parlerons au calme, en tête-à-tête et ne fais pas ton ” museau “, ce n’est pas une catastrophe !
- Pour moi si ! lança Rémy durement avant de claquer la porte de toute la force de son indignation. Comme il était loin le préambule délicat, affectueux, qu’il avait soigneusement préparé. Les événements ne se présentent jamais tels qu’on les suppute, l’imprévu est toujours là, embusqué, prêt à tout bouleverser.
Le repas n’en finissait pas, les invités s’attardaient, café, alcool de poire. Pierre Lamarque donnait à Rémy l’impression qu’il faisait tout pour les retenir. Rémy se leva :
- Vous voudrez bien m’excuser, dit-il en posant sa serviette, le temps passe vite et j’ai un rendez-vous à quatre heures, il est temps de prendre congé.
Il fit ses adieux avec plus d’amabilité, embrassa sa cousine en lui disant son plaisir de la voir heureuse et quitta ses parents d’un baiser rapide.
- A bientôt ? dit Edwige un peu embarrassée.
- A un de ces jours, lança Rémy, d’un ton glacial.
Dans le brouhaha des conversations auxquelles il était resté parfaitement étranger, Rémy venait d’avoir une idée. Au lieu d’interroger directement sa mère, qui ne révélerait que la portion de vérité qu’elle souhaiterait, il allait se livrer à une petite enquête auprès des personnes ayant connu la famille avant sa naissance. La brusquerie, la froideur des quelques réponses qu’il venait d’obtenir de sa mère, les hésitations de son père, tout le portait à penser que cette décision prenait ses racines dans un passé dont nul ne souhaitait parler et qu’il voulait découvrir. A ce moment-là, seulement, il pourrait comprendre et peut-être accepter la séparation. Le puzzle du passé qu’il voulait reconstituer s’accordait parfaitement à sa recherche informatique. Peut-être même en tirerait-il des détails utiles à la conception de son programme. Les propos aimables qu’il avait adressé en quittant sa cousine tenaient à cette initiative qui lui rendait sa bonne humeur.
La première personne qu’il allait consulter ce jour même était son grand-père. Le vieux monsieur habitait non loin de là, un coquet pavillon moderne et confortable, adapté à son âge et à ses mauvaises jambes.

Maurice Betoule vint en toussant et en claudiquant jusqu’à son fauteuil. Il avait allumé la télévision, sorti une boîte de biscuits et jeté autour de lui un regard scrutateur pour trouver ses lunettes. Il s’installa confortablement pour passer l’après-midi. A sa gauche, par la grande porte-fenêtre vitrée, il voyait tout le jardin qui glissait en pente douce jusqu’à la grille. A sa droite, la télévision ouvrait une autre fenêtre sur des mondes plus lointains et vivants.
Les sports l’intéressaient et principalement la ” Formule 1 “. Ce dimanche-là, la saison reprenait avec le grand prix d’Australie. Schumacher, Villeneuve, Akhinnen allaient s’affronter impitoyablement sur le circuit de Melbourne. Maurice Betoule aimait les rebondissements imprévus de cette course folle et sans jamais se l’avouer, il guettait l’incident spectaculaire, l’accrochage, l’astuce, l’accident même qui lui procureraient une émotion qu’il recherchait dans l’attente anxieuse de chaque tour. Ce petit bonheur solitaire compensait des relations familiales assez tendues dans lesquelles il n’avait trouvé qu’indifférence et incompréhension. Abandonnant la grande demeure familiale à sa fille après la naissance de Rémy, il avait acheté cette propriété plus modeste mais confortable, entourée d’un beau jardin qu’il entretenait lui-même, jusqu’à ce que ses jambes fatiguées l’obligent à le confier à des mains étrangères. La proximité de la petite ville d’Ambazac lui offrait assez de commodités pour son ravitaillement. Il acceptait même les services d’une femme de ménage. Frotter, laver n’était pas une activité d’homme. Sa main ne touchait un balai que pour mettre en fuite quelques chats téméraires. Il détestait les chats ! Un chien n’était bon qu’au bout d’une chaîne ou à la chasse. Tous les autres animaux ne représentaient à ses yeux qu’une nourriture potentielle.
Maurice Betoule alluma sa pipe, une vieille pipe culottée à souhait qui diffusait une odeur âcre de tabac gris et se remit dans son fauteuil, en attendant que l’image du circuit reprenne sur l’écran la place usurpée par la publicité. Les trois quarts de la course ne lui avaient rien apporté. Détournant ses regards vers le jardin, il vit le portail s’ouvrir et, poussant une moto, un jeune garçon entra casqué comme un cosmonaute.
- Ah, Rémy ! murmura le vieil homme. Il aimait son petit-fils. Le garçon lui rendait visite de temps en temps et il prenait plaisir à bavarder avec lui. Pierre Lamarque, son gendre, avait su donner un nouvel essor à l’entreprise moribonde que lui, Maurice Betoule, soutenait tant bien que mal. En se dirigeant vers la céramique industrielle il se plaçait aujourd’hui parmi les meilleures entreprises du Limousin. Rémy avait largement hérité du sang des Betoule et faisait des études qui le maintiendraient dans la tradition porcelainière familiale, même si la vie moderne regardait moins du côté de la belle porcelaine qui avait fait la renommée de la maison.
Rémy entra, posa son casque, ses gants et son blouson de cuir doublé de fourrure dans l’entrée. Son grand-père venait vers lui en souriant :
- Te voilà mon petit Rémy ! Je suis bien heureux que tu viennes voir ton vieux pépé. Il l’embrassa.
- Viens entre ! Ça ne t’ennuie pas si je regarde la fin de la course ? Il n’y a plus que quelques tours… C’est Akhinnen qui l’emporte, sauf accident de dernière minute.
- La F1 ça te plaît Papy, dit Rémy en riant, tu ne manquerais pas un dimanche, des fois qu’un accident t’échapperait !
- Ah ! je ne souhaite pas qu’ils se fassent du mal, mais le sel de la course c’est le danger… Sans risque, une course n’a aucun intérêt.
- Vivons dangereusement ! répondit le jeune homme en s’asseyant près de son grand-père.
Ils échangèrent ça et là quelques remarques devant les images du reportage, puis l’arrivée consacra Akhinnen en première place, Coulthard en second. Tandis que les commentaires allaient bon train, Maurice Betoule sortit de son placard une bouteille de porto et servit deux verres.
- Très peu, dit Rémy en arrêtant le geste de son grand-père, j’ai déjà bu un peu de vin chez mes parents.
- Ah ! tu viens de La Bessières.
- Oui, il y avait la cousine Irène et son mari, les jeunes mariés, tu les connais ?
- Très peu ! Tu sais, la famille, elle ne m’a jamais apporté que des ennuis. Même ta mère…
- Vos rapports ne sont pas fameux, pourquoi ?
- Bah ! nous ne sommes pas faits pour nous comprendre.
- Vous vous ressemblez trop peut-être ?
Le vieux haussa les épaules. Rémy était satisfait que la conversation s’oriente d’elle-même vers ce qu’il cherchait.
- Papy, j’aimerais que tu me racontes comment la famille est entrée dans la porcelaine. ça date de quand exactement ?
- Ah ! c’est une longue et belle histoire, répondit le vieil homme en finissant son porto. Attends ! Éteins-moi d’abord ce machin-là, avec leur pub ils m’assomment et puis ils amplifient toujours le son et ça braille…
Rémy appuya sur l’interrupteur. Un silence doux comme une boule de coton les enveloppa.
- Ah ! ça fait du bien, souffla le grand-père en bourrant sa pipe. Il l’alluma, la mâchonna et, tirant sur les premières bouffées, commença d’une voix hachée :
- Ça remonte loin… 1819-1820… Le Betoule né à cette époque s’appelait Joseph. Son père était cultivateur et élevait des bêtes. La famille vivait dans la propriété où tu es né. Elle était plus petite je crois, ce sont les fils qui l’ont agrandie, plus tard.
Maurice Betoule tira sur sa pipe, tendit un gâteau à Rémy et reprit :
- Joseph avait déjà quatre enfants, trois garçons et une fille et tous travaillaient aux champs, la fille avec sa mère à la ferme. Et voilà qu’en 1859, s’annonce un cinquième enfant ! Le petit Auguste, le benjamin qui arrive vingt ans après son aîné et pour Noël ! comme un petit Jésus… Alors chouchouté, cajolé par tous, il reçut une éducation plus douce que ses frères et sœurs. De plus, il était si intelligent et adroit que le curé s’en vint trouver le père et lui dit : ” Ton petit Auguste, tu dois lui faire apprendre à lire et à écrire. Il devra entrer un jour au séminaire ! ” A cette époque, avoir un fils curé… c’était plutôt réservé aux riches. Le pauvre paysan y accédait rarement. Joseph Betoule n’était pas contre. Croyant et pratiquant, il regardait ce projet comme un bienfait du Seigneur et puis… ils n’étaient pas si pauvres, ils pourraient payer des études si on les aidait un peu… Alors, le petit Auguste apprit à lire et à écrire et bien d’autres choses. Il fut mis chez les Sœurs, puis vint l’âge d’entrer au petit séminaire. Vers seize ans, Auguste déclara ” que sa vocation n’était pas religieuse, qu’il voulait se consacrer à la porcelaine. L’industrie porcelainière de Limoges, depuis 1840, connaissait un développement constant. Des médailles d’or avaient été remportées à Paris pour l’exposition de 1867. Nous étions un phare de la porcelaine !
Maurice Betoule laissa couler un silence admiratif derrière ces paroles enthousiastes. Rémy approuvait par des hochements de tête et ne voulait pas interrompre ce récit par des questions. Le grand-père toussota et reprit :
- Le jeune Auguste rapportait chez lui des terres avec lesquelles il s’exerçait à former des objets, puis il trouva du kaolin et se mit à travailler dans la petite grange que tu connais, où j’ai moi-même fait des moulages et des recherches, d’ailleurs on l’appelle ” la grange au kaolin “. Assurément le jeune Auguste était doué, tant par l’adresse de ses mains que par un élan artistique qui s’exprimait dans les formes gracieuses qu’il donnait à ses poteries. Alors, à regret… Joseph Betoule abandonna la fierté de valoriser sa famille par la présence d’un ecclésiastique et envoya plus modestement son fils en apprentissage dans une des meilleures fabriques de porcelaine, à Limoges !
- Et il a réussi ? interrogea Rémy.
- Ah oui, il a réussi ! A vingt-deux ans il ouvrait son premier atelier, à trente ans, il construisait l’usine que tu connais, au bord de la Vienne, non loin du port de Naveix où arrivaient les bois flottés, portés par le courant et qu’il utilisa longtemps pour alimenter ses fours. Auguste Betoule soutenait la concurrence, face à ceux qui déjà préféraient le charbon et son affaire était prospère. Il eut trois enfants, mais un seul survécut, Antoine, qui continua l’œuvre de son père. Il en était fier, il disait : ” On est porcelainier de père en fils “. L’industrie commença à décliner. Antoine Betoule résista à plusieurs crises mais la guerre de 1914 lui porta un coup fatal. Fermée durant le conflit, l’usine est repartie en 1918 pour se maintenir pendant quelques années. Antoine abandonna l’ancienne fabrication pour se lancer dans le ” biscuit ” qui prenait son essor et plus tard il vint timidement vers l’industrie électrique avec la stéatite… enfin tu connais.
Maurice Betoule se versa un peu de porto, essuya sa moustache et soupira en rallumant sa pipe.
- C’était ton père, Antoine Betoule ? interrogea Rémy.
- Oui, pauvre Papa, il ne s’est jamais remis de la guerre, les gaz, la folie meurtrière de ces batailles, les corps à corps à la baïonnette… l’horreur quoi ! Il avait trente-cinq ans à ma naissance. Il m’a laissé les rênes assez jeune. A vingt ans j’ai pris la direction de l’usine, moi aussi j’ai voulu continuer l’œuvre de Joseph Betoule, en pleine guerre ! 1943, l’occupation, une vraie misère. Ma sœur Jeanne s’occupait de la maison, de mon père qui se mourait, de ma mère qui ne valait guère mieux. Je les faisais manger avec la ferme et je gagnais quatre sous avec l’usine. J’ai travaillé un peu pour les Allemands, pour survivre… on me l’a assez reproché !
Enfin en 1945, après la Libération, les affaires ont repris. Il y avait de la casse avec les bombardements, les Américains avaient pilonné pas mal de villes, Evreux, Lille, Rouen, même Paris et d’autres, le travail tombait de partout. En 1959 ta mère est née, une fille… pas de chance pour moi. Après, ta grand-mère a voulu me donner un garçon mais, il n’a pas vécu. La misère s’est installée dans la maison, ta grand-mère est morte en 1967… je n’avais plus le cœur à l’ouvrage !
- De quoi est-elle morte ma grand-mère ?
- Elle était dépressive depuis qu’elle avait perdu cet enfant. Elle prenait des tas de médicaments pour s’en sortir et un jour elle a fait une erreur en mélangeant ses pilules… elle en est morte ! La fatalité.
- Pour Maman, ce fut certainement un grand chagrin, perdre sa mère à huit ans, quelle épreuve ! Rémy, qui imaginait mal de perdre la sienne à vingt ans, se projetait dans la souffrance de cette petite fille.
- Oui, soupira le grand-père, une dure épreuve. Ma sœur était là, heureusement, elle l’a élevée, parce que moi, les filles… je ne les comprends pas. Si j’avais eu un gars, là, j’aurais su ce qu’il fallait faire. Mais tu es là mon Rémy et tu es bien un Betoule, l’usine tu la reprendras un jour ?
- Certainement Papy, mais si tu as une fille, tu as aussi un gendre, et qui te la conduit bien ton usine !
- Ah ! je reconnais que Pierre est un formidable gestionnaire et qu’il a de bonnes initiatives. Je lui fais confiance et toi tu seras un vrai Betoule !
- Un Lamarque/Betoule, Papy. L’association des deux fera un bon mélange et je veux être digne de mon sang Lamarque autant que de celui de ma mère.
Maurice Betoule ne répondit pas, il se contenta de poser sur Rémy un regard sombre que le jeune homme ne vit pas.
- Maman a voulu se faire religieuse paraît-il. C’est toi qui l’en as empêchée ? reprit Rémy après un silence.
- Qui t’a dit cela ? Je ne l’en ai jamais empêchée. J’ai voulu qu’elle prenne du recul, qu’elle réfléchisse. Combien de filles se sont jetées dans la vie religieuse sur une impulsion, des états d’âme comme en ont les adolescentes, tout comme les garçons qui s’engagent sur un coup de tête ! Ce sont des excès de jeunesse que bien souvent on regrette amèrement, quand il est trop tard. Seulement elle n’a pas compris. Elle prenait tout ce qui venait de moi comme une agression. Si je donnais un avis c’était toujours ” pour la contrer “, ” pour lui faire de la peine. ” Ta maman mon petit, n’a pas plus de cervelle qu’un chimpanzé, elle raisonne à court terme. Je suis désolé de te dire ça, mais tu auras l’occasion de le constater par toi-même.
Rémy opina de la tête mais ne répondit pas. Depuis quelques jours en effet, il observait une certaine légèreté dans le comportement de sa mère. La religion n’expliquait pas tout.

Après quelques propos qui mirent un terme à sa recherche, Rémy quitta son grand-père. La nuit tombait et le froid piquant se ferait sentir sur la moto. Mais il rentrait satisfait de sa première moisson.

Par Michelle

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