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L’énigme de la Praetorium

Catégorie :  Parutions

Couverture pour L'énigme de la Praetorium

Au pays de la Marche
En l’an de grâce 672…

Hermeline ouvrit les yeux. La fenestrelle de sa petite chambre laissait entrer un premier rayon de soleil. La journée promettait d’être belle. Elle avait bien dormi mais un bruit insolite venait de l’éveiller et elle écoutait… Soudain, la porte de sa chambre s’ouvrit brutalement et deux hommes entrèrent, deux hommes qu’elle ne connaissait pas.
— Lève-toi et suis-nous ! dit l’un d’eux d’une voix rude.
Hermeline ne bougea pas, elle avait peur. Lentement, elle remonta au-dessus de ses épaules, le drap de laine qu’elle avait repoussée en s’éveillant.
— Debout ! Ordonna la voix
— Non, non… Que voulez-vous ? Père ! Père ! criait-elle désespérément…
Qui étaient ces hommes qui voulaient l’enlever, en chemise… elle ne pouvait pas se lever comme ça devant eux !
— Père !
Quentin s’encadra à son tour dans la porte et confirma :
— Lève-toi fille, c’est un ordre et suis-nous !
Hermeline ne comprenait pas. Son père loin de la défendre encourageait les intrus.
— Allez ! dit-il d’une voix grave.
La jeune fille recroquevillée s’agrippa à ses coussins mais quatre bras solides l’enlevèrent et la déposèrent sur le sol. En dépit de sa résistance ils l’entraînaient, la tiraillaient dans les marches de l’escalier. On la poussait, on la secouait.
Près de la porte extérieure, au fond de la longue salle sa mère l’attendait, des larmes plein les yeux, tenant dans ses mains un grand châle qu’elle jeta sur les épaules de sa fille.
— Mère !
— Courage ma petite fille, courage… lança Léonora dans un sanglot. Enroule-toi dans le châle.
Les hommes relâchèrent quelque peu leur étreinte, le temps pour Hermeline de s’envelopper dans la laine et de retrouver un peu de pudeur. Puis ils l’emportèrent, pieds nus, sans ménagements et sans explications. Sa mère n’avait, elle non plus, opposé aucune résistance, elle pleurait !

Hermeline ne comprenait pas encore ou peut-être se protégeait-elle inconsciemment en repoussant l’explication.
Sur la place du village, on avait attaché ses mains devant elle et ses pieds pour qu’elle ne puisse pas s’enfuir. La foule arrivait par les ruelles alentour, visages connus, familiers ou étrangers. Beaucoup de femmes et des hommes aussi, qui affichaient le sourire un rien méprisant de ceux qui espèrent bien voir…quelque chose !
Puis commença doucement, un murmure, une plainte, une sorte de chant que chacun reprit à son tour.
— Hums… hums…oh a hums…wow wow oh a hums…
La complainte des suppliciés ! Hermeline tremblait, elle connaissait ce chant, lente litanie scandée sur trois notes pour ceux qui vont subir leur peine, la sentence du Conseil !
— Hums… hums… oh a hums…
La rumeur enflait. Hermeline frissonna, elle comprenait maintenant.

Voici quelques jours, elle avait avoué à sa mère qu’elle allait avoir un enfant. Léonora avait pleuré. Elle craignait le pire lorsque son mari apprendrait cette nouvelle. Courageusement, le soir même, Hermeline avait informé son père. Quentin, l’air sombre n’avait posé qu’une question :
— C’est qui, le père de ce rejeton ?
— Alaric, le Wisigoth !
Quentin s’était levé, indigné et de sa large main il avait giflé le frêle visage de sa fille, la plus jeune, sa préférée ! Puis s’était écrié :
— Un wisigoth chez moi ? Jamais !
— Père !
— Jamais !

La rumeur enflait, prenait de l’ampleur, comme un fond sonore que traversaient des injures :
— Sale fille ! Traînée ! Vilaine ! Hums… hums… oh a hums… wow wow oh a hums…
Derrière elle, on avait tendu un grand drap de lin à l’abri duquel les matrones s’affairaient.
Il n’y a pas si longtemps, les filles dans sa situation étaient enterrées vivantes… Mais son père est un chrétien qui dénonce ces punitions d’un autre âge et lutte pour les faire cesser.
On la fera simplement avorter, sans ménagements, ses cris donneront à réfléchir à celles qui seraient tentées de suivre ce mauvais exemple. C’est comme ça qu’on fait fuir les rats !

*****

De toute la vitesse de ses jambes, Léovigilde remonta la côte du Puy de Goth. À mi-hauteur, il s’arrêta tout essoufflé et frappa à la porte d’une grande villae. Le heurtoir résonna trois fois, rapidement, pour transmettre l’impatience du visiteur. La porte s’ouvrit et Roselinde sourit à son jeune fils :
— Léovi, tu es déjà dehors ?
— Vite Mère… vite, appelle Alaric, Hermeline est en danger !
Alaric entendit et bondit de sa couche, le temps de passer ses braies et sa chemise, il accourut. Son frère raconta ce qu’il venait de voir.
— Descends, dit-il, ils vont la tuer !
Alaric sauta à cru sur le cheval qui broutait paisiblement dans le pré avoisinant. Certes, il fallut le retenir dans la descente, le chemin sec roulait sous les pas de l’animal, mais arrivé en terrain plat, Alaric lança sa monture au galop, traversa la vallée par des chemins raccourcis qu’il connaissait bien pour atteindre plus vite la place du village de Salaniacum. Il se trouva surpris devant la foule serrée qui scandait le chant des suppliciés.

Le hennissement du cheval qu’Alaric arrêta brusquement, le bruit de ses sabots sur le sol dur, troublèrent l’atmosphère oppressante. Les voix se turent, on s’écarta. Alaric avança jusqu’au centre de la place et sauta immédiatement à terre. Devant lui, Hermeline tombée à genoux résistait aux matrones qui tentaient de s’emparer d’elle.
- Arrêtez ! Hurla Alaric, arrêtez !
Et ce disant, il dégaina un poignard long et effilé et le brandit dans un geste menaçant. Tous les participants se figèrent dans la crainte, les matrones reculèrent.
- Le premier qui touche un cheveu de cette fille ne verra pas le soleil se coucher !
Puis il s’approcha de la jeune fille qui leva vers lui son regard noyé de larmes. D’un coup de sa lame il trancha les liens qui retenaient ses pieds et ses poings et d’un geste doux autant que sans effort, il l’emporta et la lança sur son cheval. Habile, Hermeline s’accrocha aux crins de l’animal et s’installa plus confortablement.
Personne n’avait tenté d’intervenir, ni prononcé une parole. Alaric est un gaillard qui dépasse tout le monde d’une bonne tête, large et musclé, la mâchoire volontaire et le regard brillant ; il impressionne et secrètement, il était sans doute dans la foule beaucoup de femmes qui, à cet instant, envièrent et jalousèrent Hermeline. Un si beau gars !
Alaric sauta à son tour sur son cheval, entoura la petite de ses grands bras et déclara d’une voix éclatante :
— Cette fille est ma femme… Elle porte mon enfant… Qu’on ne s’avise pas d’y toucher !
Le regard bleu balaya l’assistance, s’arrêta un moment sur Quentin qui assistait impuissant à l’enlèvement de sa fille, puis docilement le cheval fit demi-tour et sortit du village traversant une haie de badauds qui retrouvèrent leur voix derrière son passage.
— Eh bah ! Quelle histoire…
— T’as vu un peu le goth ? La brute !
— Et la petite… il l’a sauvée quand même !
— Mais qu’est-ce qu’elle va devenir ? Attendez…c’est pas fini ! Tu vas voir, le Quentin !

Par Michelle

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