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L’héritage de Bertignac

Catégorie :  Parutions

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Novembre 1899

Lorsque Bernard Mancey frappa à la porte de la grande maison de pierre, il était déjà trop tard. Marie-Louise de Bertignac avait quitté ce monde. Miette, la dévouée servante, vint ouvrir la porte à petits pas comptés.
- Monsieur Bernard… Sa voix se brisa et elle ne put rien ajouter.

Elle ouvrit la porte de la chambre salon où Marie-Louise s’était réfugiée les derniers mois de sa vie pour éviter de monter l’escalier. Le grand corps reposait froid et rigide, mais le visage était empreint d’une grande sérénité. Il flottait comme un sourire sur les lèvres pâles.

Miette s’éloigna, tandis que Bernard se recueillait au pied du lit. Le soleil entrait par les fentes des volets clos et les nuages, de temps à autre effaçaient les rayons obliques. Ce mouvement de la lumière donnait à la défunte un semblant de vie. La servant revint avec une lettre cachetée.
- Madame m’a demandé de vous la remettre dès votre arrivée.
En dépliant les feuillets de papier où courait l’écriture fine et rapide de la chère disparue, Bernard remarqua que ses mains tremblaient légèrement.
Le texte était assez long. Il sortit de la pièce et se dirigea vers le jardin.
- Vous dormirez ici ce soir ? interrogea Miette à voix basse.
- Oui Miette, comme d’habitude, dans la chambre rose.
- Elle est prête Monsieur, Madame m’avait dit de l’ouvrir avant-hier. Elle savait… Elle savait ! ajouta-t-elle en retenant ses larmes.
Bernard longea la terrasse et s’assit sur le muret. De là, il dominait toute une région montagneuse. Les pentes se superposaient et venaient mourir au bord d’une vallée où le village se nichait. Les nuages qui couraient vivement, allongeaient de grandes ombres sur les têtes des sapins. Le moutonnement de la forêt se perdait à l’horizon dans un ciel laiteux veiné de mauve, qui annonçait le crépuscule. La vue était magnifique.
Bernard resta un long moment à contempler le grandiose paysage. Tous ses sens aiguisés par l’émotion captaient les bruits discrets de la montagne. Un aboiement de chien en bas dans le village, des craquements, des soupirs de forêt, la voix d’un invisible torrent qui dévalait quelque part, entre les rochers. Il déplia la lettre et lut :
” Très cher Bernard. Lorsque tu liras ces quelques mots nous serons séparés dans le monde des apparences. Mon visage immobile n’exprimera plus rien, si ce n’est la sérénité du grand départ que j’essaierai de figer sur mon masque mortuaire. ”
Bernard s’arrêta. Elle avait bien réussi ce départ. Son demi sourire, énigmatique et discret, traduisait la vision interne qui avait été la sienne à la dernière seconde. Il reprit sa lecture:
” A présent, tu sais ce qu’il me reste à accomplir et je te donne mission de m’aider. Sépare le Yin du Yang ! Sépare le pur de l’impur, le feu de l’eau… Tu comprends ces mots.
Il est inutile de t’infliger la contemplation de mon corps privé de vie. Respecte le temps nécessaire à mon réveil dans cette dimension qui est la mienne désormais et accomplit le rituel que je joins à cette lettre. Tu peux t’installer dans mon oratoire, tu y trouveras tous les objets utiles. Je serai présente et si, comme je le pense, ta sensibilité s’est affinée, tu auras des signes de cette présence et du bon accomplissement de ce que je te demande.
Reste toujours dans la voie que je t’ai enseignée et fais de même lorsque le moment viendra pour toi. A bientôt ! ”
Ce message n’était pas triste. Elle lui avait si souvent parlé de la mort, avec tant de précisions qu’il ne pouvait douter un seul instant que ce moment fut heureux pour elle, et pour cela, il refusait de céder à la moindre vague de chagrin ou d’émotion. Ce n’était rien qu’un voyage où lui même serait un jour convié, un voyage d’où l’on revient contrairement à la désolation générale, mais différent et transformé, sous une nouvelle apparence.
Les derniers mots de cette lettre ne laissaient aucun doute. ” A bientôt ” N’est-ce pas la formule qui convient pour quitter une personne pour un temps indéterminé qui appelle un revoir ? Sauf accident, il ne franchirait pas cette porte de l’inconnu avant plusieurs décennies. Mais qu’est-ce que le temps ? Une convention, un repère dans notre espace, calculé à partir du phénomène d’alternance des jours et des nuits et le retour des saisons. Mais hors de ce monde, le temps n’est rien !
Comme une réponse insolente à cette réflexion, le clocher du village lança un son étouffé par la brume, six coups lents et graves, aux multiples harmoniques qui s’évanouirent dans la pénombre.
Miette alluma les lampes, tira les rideaux, s’affaira autour de la cheminée pour ranimer le feu. Bernard songea que la vie de la servante était une succession de rituels, ponctuée par l’horloge, qui répandait dans la grande demeure une profonde sensation de sécurité.
Toujours à voix basse, par respect pour la défunte, elle s’adressa à Bernard ;
- Charles s’est occupé de votre cheval. Reposez-vous, je servirai le dîner à sept heures comme d’habitude.
Sa voix à nouveau chevrota sur les derniers mots, dans le frémissement d’un sanglot étouffé. Elle jeta vers la grande pendule au disque d’or, qu’elle avait arrêtée au dernier souffle de Marie-Louise un regard plein de larmes. Pour la défunte, il serait éternellement une heure vingt après midi, comme en témoignait le cadran figé.

………..Pour mettre en place les objets rituels décrits dans la lettre, il dut explorer les coins retirés dans l’ombre. Il découvrit un placard bien dissimulé dans la tenture, à l’intérieur duquel il puisa tout le nécessaire. Il avait appris le rituel par cœur la nuit précédente et y jeta un dernier regard pour ne rien omettre. Puis, dans la plus grande concentration, il fit les gestes et prononça les mots qui lui étaient indiqués.
Le temps s’était quelque peu dégradé et le second crépuscule qu’il avait contemplé de la terrasse, se barrait de nuées noires menaçantes. Le ciel rougeoyant et les montagnes s’étaient fondues dans une brume grise. Il ne fut donc pas surpris d’entendre quelques grondements de tonnerre au loin, tandis qu’il prononçait les premières paroles rituelles.
Il ne connaissait pas le sens réel des mots qu’il prononçait, mais s’acquittait avec la ferveur innocente des néophytes, celle qui précisément est porteuse de réussite par sa puissance virginale.
Était-ce un hasard ? A l’instant où, traçant le signe dans l’espace avec le petit sabre, il lança l’injonction du feu, un formidable éclair traversa le vasistas, rebondit sur la plaque de cuivre et disparut en lançant la forme de deux grandes ailes bleues, accompagné d’un bruit sec d’étoffe déchirée. Aussitôt le tonnerre ébranla la maison jusqu’en ses fondations. Bernard resta un bref instant pétrifié de stupeur, puis se ravisant très vite, reprit le rituel, mais la secousse avait été forte et sa mémoire vacilla. Il dut se reporter à la feuille de cahier pour rétablir l’ordre de la cérémonie.
Reposant le sabre, il s’agenouilla au centre de la pièce, médita un moment puis il évoqua les ondins et traçant de sa main les signes indiqués, il prononça les mots qui séparent l’eau et le feu.
Comme une réponse, la pluie se mit à ruisseler, à crépiter sur les ardoises et la lucarne. Elle coulait de partout, abondante, bruyante, joyeuse même et Bernard crut entendre le rire léger de Marie-Louise s’engloutir dans le bouillonnement de chêneau. Et tout redevint silence.
Il renvoya les forces qu’il avait appelées, éteignit les bougies, rangea les objets et glissa un regard vers le ciel, par la grande lucarne. Un fin croissant de lune montait au zénith et les étoiles scintillaient. Il ne restait aucune trace de l’orage, sauf peut-être cette goutte attardée qui glissait sur le verre, comme une larme sur la joue du toit.
- Chère Marie-Louise, murmura-t-il, êtes-vous satisfaite, ai-je pu vous aider efficacement ?
Mais les morts ne répondent pas et seul, le silence le réconforta.

Par Michelle

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