Catégorie : Parutions
Si Bernard Mancey fut heureux de voir Aurélie concrétiser les espoirs de Marie-Louise , il désespérait de trouver le second personnage. Il ne voyait autour de lui aucun enfant, garçon ou jeune homme attiré par la vocation religieuse ou toute autre voie mystique. Le frère d’Aurélie, Arthur Bérenger, après un parcours tortueux d’études inachevées, de carrière militaire brisée en raison de ses tendances homosexuelles, trouvait enfin sa voie dans un monastère, mais il ne fallait voir là qu’une recherche personnelle et non une expression de l’amour divin. Les années passaient et Bernard, blessé sur le front de la guerre de 1914, vieillissait vite. Il craignait de mourir sans jamais savoir !
Pourtant, en 1913, tandis que la jeune Aurélie arrivait à Bertignac et rencontrait Bernard, à l’autre bout du monde, dans les hautes montagnes Himalayennes, il se passait quelque chose…
Septembre 1913
Le major Cleveland chevauchait tranquillement. Il avait prit avec lui le petit Yajna, son fils âgé de six ans, qui se tenait fièrement campé sur le col du cheval dont il tenait la crinière dans sa main potelée. Les bras paternels l’entouraient et le rassuraient. Il regardait le chemin humide qui se dessinait dans les sombres frondaisons. Devant lui, la croupe de deux autres chevaux en tête de la petite caravane se balançait au rythme de leur pas. Les hommes qui les montaient portaient l’uniforme anglais comme le major. La mère de Yajna et la servante, calées au milieu des sacs et des bagages, suivaient dans une voiture attelée de deux chevaux, conduite par un jeune sikh enturbanné qui dans l’instant marchait auprès des bêtes dont il tenait la bride.
La route quittait la plaine fleurie de Shrinagar et commençait une longue ascension vers les roches grises et vertes dressées comme une barrière infranchissable. Déjà la végétation se recroquevillait. L’herbe avait jauni, et le torrent qui bordait la route grondait d’une voix grave empreinte des échos démoniaques cueillis dans les gorges.
Le grand lac de Shrinagar était déjà loin, la haute muraille himalayenne commençait là, au bout de ces derniers prés où paissaient des chèvres ébouriffées, et Yajna voyait pour la première fois l’empire des dieux et des démons dont on avait bercé sa petite enfance. Il ne disait rien, partagé entre la joie et l’émotion, la peur et la fierté.
Pour cet enfant, né du mélange de deux civilisations et de trois religions, la vie était déjà une affaire sérieuse. John Cleveland, son père, officier de sa Majesté la reine Victoria, Impératrice des Indes, offrait à ses yeux l’image de l’autorité indéfectible, un modèle de sérieux, de flegme, de courtoisie et de connaissances. Ce lointain pays qu’on appelait l’Angleterre et qui dirigeait tout, lui inspirait un respect quasi religieux. Il avait ouvert ses yeux sur un monde un peu sophistiqué, entouré de domestiques, installé dans le luxe colonial où l’on parlait de polo, de golf, de réceptions et de missions, de chasse au tigre et de whisky.
Sa mère Daksina, tout au contraire, incarnait le charme indien, la douceur, la beauté et le mystère. Vêtue de saris brodés d’or, frêle, brune et délicieusement souple telle une liane bercée par le vent, elle glissait plus qu’elle ne marchait dans les jardins de la Résidence où gazouillaient les jets d’eau. Daksina appartenait à la caste des Vaycias, la caste des commerçants. Elle lui parlait du Bouddha, un homme né aux Indes, des Dieux de ce pays, des démons cachés dans les Himalayas, et l’enfant dont l’imagination se nourrissait autant de légendes anglo-saxonnes, de fantômes écossais que des récits diaboliques du Koun Loun et des enfers chrétiens, se créait un univers fantastique, qui se matérialisait maintenant sous la forme de ces montagnes immenses fermant le chemin que la caravane venait d’emprunter. Il frissonna.
- As-tu froid ? demanda son père
- Un peu oui !
- Veux-tu retourner dans la voiture ?
- Oh non Père, ici je vois mieux cette grande montagne, mais on dirait qu’elle va nous manger !
Cleveland sourit.
- C’est un peu ça, oui… nous allons entrer dans les entrailles de la terre…
- Et nous verrons des démons, des dieux et des fantômes ?
- Tu verras ce que tes yeux pourront saisir. As-tu peur ?
- Mais non ! répondit fièrement le bambin.
Le major rabattit sur les épaules de l’enfant un morceau de la couverture. Yajna sourit, se serra contre son père, et ils continuèrent en silence pendant un long moment. Le soleil déclinait et bientôt il disparaîtrait derrière l’édifice de rochers où s’amorçait le défilé. Cleveland appela les deux hommes qui le précédaient.
- La nuit tombe vite, dit-il. Prévoyez rapidement un campement. Il serait bon de faire halte dans la vallée, la montagne est hostile et le froid nous saisira.
- Il y a un village sur la gauche, répondit le plus jeune, un indien originaire du Penjab et qui connaissait bien le pays. Si vous le souhaitez mon Capitaine, je vous y conduit.
- Nous te suivons Santi, mais accélérons, l’enfant se refroidit.
La caravane obliqua dans un sentier escarpé et assez étroit où la calèche eut quelque peine à ne pas verser. Le jeune sikh était remonté sur le siège, et conduisait d’une main sûre les chevaux que la difficulté rendait nerveux. Le passage difficile fut assez court et bientôt, un village apparut accroché sur une pente douce et verdoyante, comme un dernier joyau de la nature au cœur de la gangue de pierres abruptes qu’ils affronteraient demain….
Dans le petit matin brumeux les premières gelées s’annonçaient déjà çà et là. Ils gravirent sans encombre les contreforts de la barrière himalayenne, dépassèrent quelques villages d’altitude dont les occupants se dérangeaient pour regarder la petite caravane. Partout, on les saluait avec ce merveilleux sourire qui caractérise les tibétains, on leur offrait le lait et le fromage de Yak. Yajna en but pour la première fois, dans un bol de terre rustique et poli par le temps.
Et ce fut très bref ! Des nuées sombres s’accumulèrent sur le pic qui dominait leur route. Le brouillard s’épaississait et la neige déferla poussée par un vent froid et tourbillonnant. La caravane dut s’arrêter. Le major Cleveland donna ordre à Kervi, le jeune sikh, de rester avec les femmes et l’enfant et de préserver les chevaux. Lui et ses deux soldats partaient en reconnaissance. Le chemin de Juldo ne devait pas être très loin ; en redescendant vers la vallée, ils trouveraient un temps plus acceptable.
- Nous faisons une reconnaissance et nous revenons vous chercher, dit-il, pour rassurer Daksina qui serrait son enfant dans ses bras, ne soyez pas inquiète nous revenons bien vite.
Un long temps s’écoula avant que les cavaliers ne réapparaissent dans le brouillard. Kervi avait dételé les chevaux, et les faisait marcher autour de la voiture pour que la neige, qui tombait en rafale, ne vint pas s’accumuler contre elle. Mais il ne tiendrait pas très longtemps.
- Impossible, dit le major, de repérer notre chemin. Il faut abandonner, mais en revenant sur nos pas, nous trouverons asile dans la gompa de Katsé. Demain la neige sera fondue, à cette époque il est rare qu’elle s’accroche.
- La voiture ne passera plus major, expliqua Kervi, la neige est trop épaisse.
- Prenons quelques bagages et descendons à cheval s’il en est encore temps.
Daksina savait monter à cheval et n’eut aucune peine à suivre les directives de son époux. Il n’en fut pas de même pour la servante, et Kervi eut beaucoup de peine à la prendre en croupe, d’autant plus que le cheval, inquiet des cris qu’elle poussait, se montrait très réticent. Enfin, tous purent prendre à petits pas comptés le sentier de la gompa, refuge de tous les voyageurs.
Après bien des glissades et autres péripéties, elle apparut dans la brume, silhouette étrange et pourtant rassurante. Le Dilbou
mêlait sa note claire aux hurlements du vent qui se heurtait violemment contre l’architecture massive du bâtiment. Deux moines vinrent à leur rencontre dans la grande cour carrée. Après les salutations d’usage le major déclina son identité et celles de ses compagnons.
- Pouvez-vous nous abriter jusqu’à la fin de la tempête, je suis en mission et je dois déposer ma femme à Juldo.
- Soyez le bienvenu à Katsé Gompa Monsieur, répondirent les moines en s’inclinant. Prenez la peine d’entrer. Nous allons abriter vos chevaux et prévenir le lama Thupden Sandup.
Les moines se retirèrent avec force salutations, habités d’une révérencieuse crainte devant l’étranger, le militaire et la femme……..
C’est ainsi que la soirée passa dans la bonne humeur, tandis qu’au dehors le combat annoncé des démons sévissait dans les gorges.
Au lever du jour le major Cleveland et ses hommes se hâtèrent de préparer leur départ. Daksina de son côté, emmitoufla le petit Yajna pour le voyage. Elle jeta un regard vers la petite fenêtre aux vitres brouillées. La neige s’était accumulée et obstruait totalement l’ouverture.
Le lama s’approcha de son hôte.
- Major, il est impossible de partir… Jamais vos chevaux ne pourront atteindre le col. Il faut attendre !
- Vous n’y pensez pas, s’écria Cleveland avec un mouvement d’humeur, je dois partir !
- Voyez vous même… Le lama impassible ouvrit la porte. La neige s’élevait tel un mur à mi-hauteur de l’ouverture. Ils ne pouvaient en effet s’élancer dans un mètre de neige, plus peut-être au col. Le ciel s’éclairait des premiers rayons du soleil. Un panache d’or filtrait entre les montagnes. Au-dessus de la gompa, le ciel bleuissait autour d’une étoile attardée. Le major prisonnier de la neige, s’éloigna en piaffant comme un jeune étalon. Un valeureux sujet de Sa Majesté, ne pouvait pas être mis en échec par une intempérie ! Il devait trouver une solution.
S’il accepta de mauvaise grâce de prolonger son séjour à la gompa durant deux jours, au troisième matin sa décision devint sans appel. Par sécurité et pour ne pas compliquer les choses il demanda au lama bienveillant, qui ne ménageait pas sa peine, de garder à l’abri son épouse, l’enfant et la servante ainsi que le jeune sikh, qui conduirait sa famille à Juldo, dès que cela serait possible. Puis il donna ordre de préparer les chevaux et de lever le camp.
Les conseils et les protestations de toute la communauté ne purent rien y changer. Le soleil fit une apparition dans la brume vers neuf heures et les hommes se mirent en marche. Kervi les accompagna jusqu’à la voiture pour prendre les derniers bagages et les apporter à la gompa. Les moines avaient tracé un bon chemin dans la neige qui les conduisit sans encombre hors de leur refuge. Mais en reprenant la piste, il n’en fut pas de même. La neige qui avait fondue en partie, puis gelée dans la nuit se transformait sous la froide caresse d’un soleil embrumé, en véritable patinoire. Les chevaux glissaient, lançaient de longs hennissements de protestation. Une marche très lente leur permit toutefois d’arriver jusqu’à la voiture. La neige l’avait presque totalement envahie, mais les bagages et la toile étaient intacts.
Kervi eut l’idée de sacrifier une petite bâche pour garnir les pattes des chevaux. A grands coups de sabre, ils découpèrent la toile rude, enveloppèrent les pattes de leurs montures et fixèrent solidement ces chaussettes improvisées. Les animaux eurent tout d’abord quelques réactions de surprise mais se rassurèrent par l’équilibre retrouvé.
Le jeune sikh chargea les bagages; referma soigneusement la voiture et les hommes se séparèrent. Kervi regarda s’éloigner le major et ses deux soldats. Pour le moment la route montait en direction du Kari La et la pente assez faible facilitait leur marche. Qu’en sera-t-il de l’autre côté quand, sur le chemin plus abrupt redescendant vers la vallée, le soleil transformera la glace en ruisseau et que la neige, telle une pâte s’effondrera sous leurs pas ? Le jeune homme hocha la tête.
- Ces Anglais, pensa-t-il, se veulent plus forts que les dieux, plus forts que ce pays dont ils se sont rendus maître. Mais l’Himalaya ignore les ordres de la majesté qui veut régner sur les Indes. Ici l’Impératrice c’est la nature. Elle lance à son gré, le vent, la neige, la brûlure du soleil comme celle du froid. L’homme courbe la tête et seule son humilité peut le préserver…
Tout en chargeant les ballots sur le dos de son cheval, il pensait et priait suivant sa religion pour que ses compagnons de voyage soient protégés. Bien que n’aimant guère les Anglais, il ne souhaitait jamais de mal à autrui. En revenant vers la gompa, Kervi remarqua que le ciel, loin de se dégager comme l’assurait le major, se couvrait au contraire de lourdes nuées jaunes et noires. Une rafale fit crépiter les aiguilles de glace accrochées dans sa barbe. Au loin, un grondement sourd et grave heurta les pentes d’un écho démoniaque. Il frissonna, et reprit ses prières en descendant vers la gompa. Il lui tardait d’être arrivé.
Par Michelle
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