Catégorie : Parutions

Premier jour…
- Messieurs, la Cour !
La voix forte de l’huissier calma d’un seul coup le brouhaha de la salle d’audience. La foule était nombreuse : la télévision, la radio, la presse écrite, le dessinateur crayon en main prêt à saisir le moindre détail, tous étaient accourus pour ce procès étonnant qu’on appelle déjà le procès du 21ème siècle.
Le président Jean-Louis Beaupré et ses assesseurs, entrèrent en file indienne, d’un pas sec et déterminé. D’un geste il fit signe de s’asseoir, au public qui attendait debout, respectueusement immobile.
- Nous allons procéder à la désignation des jurés, dit-il.
Les neuf jurés appelés prirent place et le premier juré lut l’engagement solennel qui leur imposait la discrétion la plus absolue, l’interdiction de communiquer avec toute personne à l’extérieur du prétoire, et une totale impartialité. A l’issue de cette formalité, le président s’installa dans le rôle qu’il allait jouer tout au long de ces journées d’audience.
- Faites entrer les prévenus ! dit-il sèchement.
Le président était un homme encore jeune, brun, le regard vif et la voix
forte. On le disait sévère mais juste.
Les prévenus s’installèrent dans le boxe qui leur était réservé, douze hommes un peu serrés et étonnamment semblables.
- Qu’est-ce que ce carnaval, s’écria le président, veut-on insulter la Cour ?
- Nullement, monsieur le Président, intervint un des trois avocats de la défense en esquissant un salut, nullement… Vous avez devant vous un seul prévenu représenté par douze personnes identiques en esprit et en action. C’est pour matérialiser leur esprit de corps et leur représentativité unique, que ces hommes se sont habillés de façon identique. Cette décision n’a nulle intention irrespectueuse envers la Cour !
- C’est bon murmura monsieur Beaupré en laissant errer son regard sur ces douze personnages presque ressemblants, tous vêtu d’un pantalon blanc de coupe moderne, mais le col droit d’une chemise blanche soulignait l’encolure rigide et rouge d’une veste d’un vert sombre, ajustée et boutonnée d’or, rehaussée d’épaulettes à franges dorées, en tout point semblable à l’uniforme des soldats de l’empire.
- Greffier, veuillez lire l’acte d’accusation !
Le greffier se leva et lut d’une voix sourde et confuse : Association de malfaiteurs, tentative de déstabilisation politique à l’égard du Parlement Européen, acte de violence ayant entraîné la disparition d’un treizième personnage… suivirent d’autres termes confus qui ne parvenaient que par bribes à l’assemblée recueillie et curieuse, plus occupée à détailler les étranges inculpés.
Le président se tourna vers le boxe des accusés :
- Nous allons écouter le récit de vos exploits et, pour commencer, je souhaite entendre celui d’entre vous qui est à l’origine de cette association. Levez-vous !
Un homme se leva, le premier de la rangée. Âgé d’une cinquantaine d’années, le visage grave il dit simplement :
- C’est moi monsieur le Juge
- Président ! Lui souffla son avocat.
- Monsieur le Président, rectifia l’homme. Je m’appelle Paul Dantin.
- En effet, voici votre fiche : Paul Dantin, 49 ans, chef de maintenance à l’E.D.F. Vous êtes veuf, vous habitez Paris, rue de la Mare dans le 20ème arrondissement et n’avez fait l’objet d’aucune condamnation. La Cour vous écoute.
Paul Dantin toussota et entonna d’une voix bien timbrée :
- C’est Bruxelles qui est à l’origine de cette affaire ! Après la normalisation du diamètre des tomates, la réglementation du lait de chèvre, la stérilisation des fromages, j’ai appris la dernière fantaisie du Parlement concernant la courbure des bananes. Voyez un peu, qu’a-t-on à faire de cette courbure si les bananes sont bonnes !
Un léger murmure glissa sur l’assistance.
- Alors, j’ai pensé ce matin là, il nous faut un chef à la tête de l’Europe. On ne peut pas laisser cette brochette de fonctionnaires incapables diriger un Empire. Il faut retrouver un Napoléon ! Mais de nos jours… les « Napoléons » ça ne court pas les rues. Faut vous dire, Monsieur le Président, qu’à mes heures je suis un peu ésotériste, j’aime lire des textes qui enseignent autre chose. Alors je me suis souvenu d’un petit bouquin que mon épouse aimait particulièrement et je l’ai cherché. Ma femme lisait beaucoup, c’était une érudite et la bibliothèque est très vaste. J’ai mis du temps à le retrouver…
- Passons, nous n’en finirons pas. Le titre de ce livre ?
- « L’enseignement secret des Lamas Tibétains. » L’auteur c’est…Alexandra David Neel. Je suis un passionné du Tibet, surtout à cause des exactions de la Chine, un scandale, ce qu’ils ont fait subir à ce peuple merveilleux tous ces chinois, une honte…
- Il suffit Dantin, tonna le président, ce n’est pas le procès de la Chine mais le vôtre. Continuez votre propre récit !
- Oui Monsieur ! Ce livre enseigne que nous sommes tous constitués physiquement et mentalement « de la foule des autres » Hormis l’hérédité, l’atavisme et l’entourage qui construisent notre personnalité actuelle, un nombre considérable de présences, c’est à dire d’énergies appartenant à des vies passées, nous habitent. C’est, bien sur, un raccourci que je ne puis développer mais pour donner un exemple, vous pouvez abriter en vous même, Monsieur le Président, Mozart, Berlioz, un obscur juriste ou un balayeur, un zeste de fonctionnaire…
- Ah ! Je vous en prie Dantin, cessez de me mettre en cause. Il s’agit de vous et de vos associés. Allons au cœur du problème voulez-vous ?
- Mais nous sommes au cœur du problème. Notre association avait pour but de reconstituer un personnage unique. Si la personnalité de l’illustre empereur a laissé dans l’espace des énergies multiples, des êtres actuellement vivants peuvent les avoir intégrées. Précisément, mon action s’est articulée autour de cette idée : rassembler ces énergies et former un corps qui, en s’harmonisant, reformera un nouveau Napoléon !
La salle retenait son souffle. Jean-Louis Beaupré se cala dans son fauteuil, son regard accusait une certaine perplexité mêlée de curiosité.
- Continuez… souffla doucement le président
Et Paul Dantin continua son étrange récit, une histoire comme jamais prétoire n’en avait entendue. Les magistrats écoutèrent, tour à tour amusés, étonnés, indignés, révoltés, sceptiques, scandalisés, mais jamais lassés, avec l’immobilité attentive de l’enfance.
Par Michelle
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